NFT et cryptomonnaies, une nouvelle source de financement du cinéma ?

15 décembre 2021
L’engouement autour des NFT et des cryptomonnaies n’épargne pas l’industrie du cinéma. Des deux côtés de l’Atlantique, des producteurs voient en ces produits numériques une forme alternative de financement.
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L’avenir des financements privés du cinéma est incertain. Malgré la signature d’un nouvel accord avec Canal+, la pression budgétaire sur France Télévisions ou encore la fusion TF1-M6 sur fond de baisse du marché publicitaire sont quelques-uns des nuages qui planent sur un secteur déjà fragilisé par la crise du Covid.

Certains acteurs sont donc à la recherche de formes alternatives de financement, et lorgnent du côté des cryptomonnaies et des NFT. Ces deux produits, qui reposent sur la technologie blockchain, connaissent un engouement important ces derniers mois.

La blockchain permet le stockage et la transmission d’informations de façon décentralisée, sécurisée et transparente, sans intermédiaire. C’est sur cette technologie que reposent les cryptomonnaies, des devises numériques émises et échangées sans contrôle de la part d’une banque centrale. Le bitcoin est la plus célèbre d’entre elles, mais on en compte des milliers.

Les NFT, ou non-fungible tokens, pour jetons non-fongibles, sont quant à eux des jetons émis sur la blockchain qui, contrairement aux cryptomonnaies, sont uniques, impossibles à copier et à remplacer. Leurs applications les plus courantes sont sous la forme de titres de propriété d’œuvres d’art numériques, ou d’objets à collectionner, tels que les cartes à l’effigie de joueurs de football de la startup française Sorare.

Les studios hollywoodiens ont commencé à se saisir de cette tendance pour leur marketing. Ainsi, Legendary Pictures a prévu de lancer, en septembre, une gamme de NFT à l’effigie des personnages de Dune. L’opération a toutefois été suspendue face aux critiques de fans sur son impact environnemental. La technologie blockchain est en effet souvent pointée du doigt car ses protocoles les plus courants sont très énergivores.


Plus récemment, Warner Bros. a émis 100.000 NFT autour de Matrix sur la plateforme Nifty’s. Plus de 300.000 internautes se sont connectés lors de la vente, faisant planter le service. VeVe, une autre plateforme, multiplie les partenariats pour éditer des NFT à l’effigie de franchises comme Marvel, Jurassic Park, ou encore Star Trek. Elle vient d’annoncer un accord avec Citroën pour créer des concept-cars sous forme de NFT.

Mais, au-delà de la simple opportunité marketing, les NFT peuvent se présenter comme une nouvelle source de financement des œuvres de cinéma, ouverte au plus grand nombre et qui met les investisseurs directement au contact des producteurs. Quelques entreprises se sont déjà positionnées.

En France, une société de production baptisée La DCF (pour Diversité du Cinéma Français), co-dirigée par Sarah Lelouch et Joël Girod, entend lever entre 2 et 8 millions d’euros en émettant sa propre cryptomonnaie, le Klapcoin. L’objectif est de financer le développement d’une dizaine d’œuvres, dès février 2022. “L’ambition est d’injecter de l’argent dans le développement de films français”, explique Sarah Lelouch. “Nous visons des projets susceptibles d’aller chercher le grand public comme des comédies, des thrillers. C’était une évidence pour moi de faire participer le grand public à la création.”

La DCF commencera sa levée de fonds par une vente privée le 15 décembre. Chaque investisseur verra 88,5% de sa somme convertie en Klapcoin, qui serviront de capitaux de production, et 11,5% en Lux, un jeton de gouvernance qui donne accès à des récompenses liées aux investissements, telles que des places pour des avant-premières ou la possibilité de rencontrer les équipes des films, ou encore à des droits de vote. Car La DCF veut que sa communauté d’investisseurs donne son avis sur certains aspects des projets financés.

Quelques zones d’ombre restent encore à éclaircir. Les porteurs du projet n’ont en effet par encore annoncé sur quelle blockchain ils allaient se déployer, ni publié le white paper, le document qui, dans le monde de la cryptomonnaie, détaille l’objectif d’un projet et les moyens pour y parvenir. De plus, le marché des cryptos n’étant pas régulé, La DCF n’est pas tenue aux mêmes obligations qu’un acteur traditionnel tel qu’une Sofica.

Outre-Atlantique, c’est le producteur Niels Juul, qui a travaillé sur les deux derniers films de Martin Scorsese, qui a fait l’actualité ces derniers jours en annonçant vouloir financer l’intégralité d’un long-métrage par la vente de NFT. Le film a déjà son titre, A Wing and a Prayer, son scénario, son réalisateur, son casting, et des dates de tournage au printemps 2022. Niels Juul part du constat que les grands studios ne s’intéressent plus qu’aux blockbusters à gros budget et qu’il est de plus en plus difficile de faire financer le cinéma indépendant. “On dit souvent, pour rire, qu’à Hollywood 500 personnes se font des chèques entre eux”, s’amuse-t-il.

Le producteur s’est associé à NFT Investments, un incubateur spécialisé dans le secteur des NFT et de la blockchain basé à Londres et coté en Bourse. “J’ai rencontré Jonathan Bixby [le président de NFT Investments, ndlr] et son équipe, et nous avons rapidement réalisé que les NFT pourraient être un moyen de démocratiser Hollywood”, raconte Niels Juul. “Cela pourrait réduire la distance entre les créateurs, ceux qui possèdent le contenu, et un public engagé et investi. Car nous pensons que chaque investisseur sera également le meilleur marketeur qu’on puisse avoir.”

Comme avec La DCF, les différents NFT émis offriront des privilèges à leurs détenteurs. Certains pourront par exemple se rendre sur le tournage de A Wing and a Prayer à Malte, assister à l’avant-première du film à Los Angeles, Londres ou dans l’univers virtuel Decentraland. Chaque détenteur de NFT se verra également remettre un certain nombre de jetons qui équivaudront à des droits de vote dans certaines décisions prises par NFT Studios. Chaque nouvelle vente de NFT permettra aussi d’émettre de nouveaux jetons. Un mécanisme de rachat des tokens sera mis en place pour éviter la déflation et maintenir leur valeur. “Nous promettons pas de bénéfices”, prévient Jonathan Bixby. “NFT Studios est comme un club, et les NFT que nous vendons vous donnent accès aux avantages du club.”

Niels Juul n’est pas le seul producteur à s’intéresser aux NFT. “50 personnes sont venues me voir”, admet Jonathan Bixby. “Tout le monde est arrivé en disant : “vous avez beaucoup d’argent, vous connaissez les cryptos…”.” Mais beaucoup des ces interlocuteurs n’avaient pas le sérieux de Niels Juul. “Je ne peux pas vous dire le nombre de bêtises que j’ai entendues avant de trouver quelqu’un comme Niels, qui est un vrai producteur, qui a produit des vrais films en tenant un budget.”

En France, des acteurs établis du secteur s’intéressent également aux NFT. C’est le cas de MK2. Son directeur général Elisha Karmitz affirme que le groupe regarde “avec beaucoup d’intérêt l’évolution du marché des NFTs”. Avant d’ajouter : “Bien entendu, pour l’instant nous n’avons pas déterminé sous quelle forme nous pouvons y participer, car il répond à des codes bien particuliers dont la communauté reste très exclusive.”

Le producteur et exploitant voit dans cette nouvelle forme décentralisée des échanges numériques une “vraie opportunité de redéfinir les usages que l’on a d’internet et donc de la consommation de contenus”. Après le web 2.0, qui a vu l’avènement des blogs, des réseaux sociaux et des plateformes vidéos, certains estiment que l’heure du web 3 arrive. “C’est une nouvelle forme de digital décentralisé où l’utilité, pour l’internaute, prend le dessus par rapport à l’exploitation de son temps d’attention”, poursuit Elisha Karmitz. “Le web 3 permet d’écouter une communauté et de communiquer avec elle de manière plus efficace, sans remettre en cause le financement traditionnel des films et sans se substituer aux scénaristes, producteurs et distributeurs, qui connaissent vraiment le potentiel des œuvres. »

Damien Choppin et Pierre Abouchahla

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