Interview : Niels Juul, producteur et fondateur de NFT studio

15 décembre 2021
Après avoir produit les derniers films de Martin Scorsese (Silence, The Irishman), Niels Juul a fondé NFT Studios, une société de production qui entend révolutionner le cinéma indépendant en finançant l’intégralité d’un long métrage grâce à la vente de NFT (voir l’article précédent). Avec un budget entre 8 et 10 millions de dollars, A Wing and Prayer racontera le périple du Britannique Brian Milton, premier homme à réaliser un tour du monde à bord d’un ULM. La vente des NFT est prévue courant janvier, et le tournage doit débuter mi-avril 2022.
Niels Juul

En annonçant votre projet de film financé uniquement par des NFT, vous avez fait part de votre frustration face au système traditionnel de financement à Hollywood. Pouvez-vous en dire plus ?

Le problème, quand vous êtes un producteur indépendant et que vous essayez de trouver des financements en dehors d’Hollywood, c’est que vous n’avez qu’une option : les ventes internationales. Donc, à chaque fois que je veux lancer un projet, je dois aller en Europe et essayer de le vendre. Et ce parcours peut prendre des années, car vous n’avez pas encore votre produit. Vous avez uniquement la promesse d’un talent, d’un script, d’un réalisateur, mais pas encore l’argent. Quand vous allez vendre votre produit à Cannes ou à Berlin, vous devez en réalité vendre une maison pour laquelle vous ne possédez pas le terrain.

Le système de financement est tellement désuet, et ne tient pas le rythme des plateformes de streaming, qui veulent toujours acheter, acheter, acheter. Mais je ne peux pas lever 10, 15, 20, 25 millions de dollars à travers les canaux habituels de financement ! Parfois, j’y arrive. Je prépare un film sur Enzo Ferrari avec Michael Mann pour un budget de 71 millions de dollars. Mais c’est un miracle qu’on ait réussi.

Votre projet, avec NFT Studios, est de lever assez d’argent pour produire un long-métrage. Comment prévoyez-vous de le distribuer ensuite ?

J’aurais toujours besoin d’un distributeur. Mais je veux arriver avec un produit fini, et pouvoir décider qui est le meilleur distributeur pour moi. -> Tweeter cette phrase

Qui a la meilleure offre ? On veut que le budget marketing soit utilisé selon nos termes. Nous ne voulons pas que les grands studios arrivent avec leur hiérarchie et leurs méthodes de marketing obsolètes, en essayant de toucher le public le plus large possible à coups de panneaux publicitaires géants partout, parce que c’est comme ça qu’ils fonctionnent. Nous pouvons être beaucoup plus ciblés, plus spécifiques.

La structure de la distribution et du marketing, particulièrement en Amérique, fait que, si vous détenez la propriété intellectuelle, en tant qu’auteur-réalisateur, et que vous essayez de récupérer une part des profits du film, vous ne l’aurez jamais. On veut éviter cela pour notre scénariste, notre réalisateur et nos investisseurs. On veut de la transparence. C’est un point critique.

On sait qu’Il y a une certaine manie des dépenses, sur certains films à Hollywood, qui est folle. Je suis très pragmatique à ce sujet. Quand nous avons fait Silence avec Martin Scorsese, j’ai dû dire aux gens de ne pas faire certaines choses. On devait tenir notre budget de 51 millions de dollars en filmant à Taiwan ce film historique qui se passe au XVIIe siècle avec 400 figurants. C’était impossible. Tout le monde disait “vous êtes complètement fous”. Mais on s’est passé de certaines choses qui sont normalement permises dans les budgets hollywoodiens, des excès dont je ne suis pas fan car ils font peur aux investisseurs avisés. J’ai travaillé avec certains investisseurs qui ont été cramés par Hollywood car leur argent était dépensé dans des jet privés, des fêtes, des yachts à Cannes, ou ce genre de choses.

Est-ce que vous préférez un modèle de distribution plutôt qu’un autre ?

Je suis un grand fan des cinémas. Je ne veux pas d’un futur où on sera tous assis dans notre salon.

Je veux que ma fille puisse aller au cinéma pour un rendez-vous. Et tous les cinéastes avec qui j’ai travaillé pensent pareil. Nous sommes des grands partisans de la salle. Mais cela ne veut pas dire que je ne travaille pas avec des plateformes. Je travaille actuellement avec Amazon [pour Ferrari, ndlr]. Mais, peu importe ce qu’on décide de faire, nous allons nous assurer de proposer une fenêtre d’exclusivité aux salles. On va essayer de demander au moins un mois et demi, voire deux. Et ensuite nos projets pourront être disponibles en streaming.

Notre film, A Wing and a Prayer, sera tellement beau, car cela parle littéralement d’un homme qui vole autour du monde, au-dessus de Hong-Kong, de la Russie, de l’Atlantique… Nous allons avoir de grandes et belles images qui doivent être vues sur un grand écran.

Cela veut dire que certains investisseurs qui n’ont pas de salle diffusant le film près de chez eux ne pourront pas le voir avant plusieurs semaines…

C’est un aspect où avoir une vraie philosophie sur le sujet est important. Je pense que les personnes qui investiront l’accepteront et apprécieront cela. Peut-être que nous leur permettrons d’avoir accès à un screener privé. On pourra le décider puisque nous posséderons les droits sur l’œuvre.

A quel stade d’avancement est votre film ?

Nous avons un excellent scénariste, un réalisateur, et un acteur de premier plan. Nous ne voulons pas révéler son identité avant le festival de Berlin. Mais nous avons un budget, des dates de tournage, à partir de mi-avril, des lieux identifiés, et des équipes prêtes à filmer à Malte et à Londres. Il était important, pour nous, de proposer un produit complet, car cela ne sert à rien d’annoncer, en grande pompe, le premier film hollywoodien financé par des NFT si vous devez ensuite écrire le scénario et attendre une année avant que quelque chose ne sorte.

Quelles ont été les réactions à Hollywood depuis l’annonce de votre projet ?

On a été submergé de réactions positives. Je suis membre du syndicat des producteurs américains, et nombre d’amis producteurs m’ont demandé s’ils pouvaient faire partie du projet, ou m’ont remercié de briser le moule. J’ai eu un appel avec une grande agence d’artistes hier, et ils étaient très favorables. Une plateforme de streaming m’a déjà contacté, et une grande chaîne également. C’est rare. Mais tout le monde sait que nous avons un problème à Hollywood. Il y a cette idée reçue selon laquelle Hollywood est une ville d’égoïstes mais en réalité c’est une belle communauté de gens qui se soutiennent.

Je connais des gens qui ont eu des hauts et des bas, surtout des producteurs indépendants, qui ont dû prendre des jobs alimentaires entre leurs films. Beaucoup pensent que les producteurs sont tous des Harvey Weinstein qui roulent en Rolls-Royce, mais ce n’est pas le cas ! Si vous prenez Ferrari, sur lequel je travaille actuellement, il est en projet depuis 10 ans ! Essayez de calculer mon salaire horaire jusqu’au moment où le film sortira. C’est autour de ce que les gens gagnent chez Burger King. C’est pourquoi je pense que nous sommes sur la bonne voie, car les réactions que j’ai eu de personnes travaillant dans l’industrie n’ont été que positives.

Est-il pensable que produisiez aussi des séries sur ce format ?

Oui, assurément. Un grand diffuseur câblé, qui est aussi dans le streaming désormais, m’a déjà contacté. Mais le marché des miniséries est plus important que celui des films à l’heure actuelle. Quand vous regardez des programmes comme Le jeu de la Dame (Netflix), leurs budgets sont spectaculaires. Il n’y a pas de raison qu’on puisse pas faire de même. Ce sont comme de longs films, car certaines histoires ne tiennent pas sur deux heures et ont besoin de quatre ou cinq heures.

Propos recueillis par Pierre Abouchahla et Damien Choppin

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