Charles Tesson : « Il est plus que jamais nécessaire d’effectuer notre travail de prospection pour découvrir de nouveaux talents »

Il y a 5 mois
Alors qu’il s’apprête à quitter sa fonction de délégué général, qu’il occupe depuis dix ans, Charles Tesson détaille son regard sur l’état général du jeune cinéma international. Tout en revenant sur les actions emblématiques de son mandat.

Cette une édition particulière que vous vous apprêtez à vivre puisqu’elle célèbrera le soixantième anniversaire de la Semaine de la Critique. Que vous inspire une telle longévité ?

Cela prouve que c’est une sélection solide et que la mission qui est la sienne depuis sa création, à savoir faire découvrir des premiers, des deuxièmes films et révéler des nouveaux talents, est plus que jamais d’actualité. Nous avons traversé les époques, du début des années 60 à aujourd’hui, en invitant des cinématographies qui n’étaient pas nécessairement présentes à Cannes avant que la Semaine ne soit inaugurée.

Suite à l’annulation du Festival de Cannes l’an dernier, vous avez attribué un label à certains films que vous aviez préalablement sélectionné. Comment cette démarche a t-elle été initiée ?

Quand nous avons été contraints de renoncer à une édition physique, nous avions presque achevé notre sélection. Nous ne pouvions nous résoudre à abandonner des films que nous avions tant aimés. Nous avons alors proposé de leur attribuer ce label de manière à les accompagner pour leur sortie en salles. C’était une manière de soutenir à la fois les films, les producteurs, les distributeurs et les exploitants. La carte blanche que le Festival d’Angoulême nous a offerte en août dernier a également permis à ces films de rencontrer leur public en festival.

De toutes les cinématographies que vous accueillez, quelles sont celles qui vous semblent les plus novatrices ?

Le cinéma espagnol est actuellement très en forme, notamment du côté des premiers films où la nouvelle génération réalise des objets cinématographiques à la fois insolites et décalés. Je pense aussi à l’Afrique du Nord et plus particulièrement à l’Egypte dont certaines œuvres dépeignent la réalité sociale du pays d’une manière très fantasque et absurde. C’est tout ce que nous recherchons. Une cinématographie qui apporte quelque chose de neuf, d’étonnant, de surprenant et qu’on n’a jamais ou rarement vu auparavant.

Y-a-t’il une thématique récurrente dans les films que vous avez sélectionné ?

On recense de nombreux drames autour de la structure familiale. Sont aussi abordés des enjeux très intimes et personnels mais qui rejoignent un état plus général du monde. 

Quels sont vos principaux critères de sélection ?

Le sujet est évidemment important mais c’est surtout le traitement narratif et esthétique qui est primordial. On essaie de faire en sorte à ce qu’à chaque séance le public puisse découvrir un film différent de la séance précédente. Nous avons besoin de propositions neuves. Nous essayons de trouver une diversité dans la manière d’appréhender le cinéma et d’en faire. Il faut une singularité, un surgissement.

Ce soixantième anniversaire sera également marqué par la rénovation complète de votre salle de projection, l’espace Miramar…

J’en suis très heureux et cela tombe à point nommé pour notre édition anniversaire. Il était temps et nécessaire de donner un nouveau souffle à cette salle qui, il faut bien le reconnaître, n’était pas du tout à la hauteur des standards cannois. Toute la décoration, l’écran de projection et les équipements de sonorisation ont été remplacés. La capacité de la salle a également été optimisé puisque nous disposerons désormais de 420 places contre 380 précédemment.

Que pouvez-vous nous dire sur ce qui restera l’une des plus grandes innovations de votre mandat, le programme « Next Step » ?

Dès que nous avons accueilli des courts métrages dans notre sélection, nous nous sommes interrogés sur les actions que nous pouvions mettre en place afin d’accompagner ces jeunes cinéastes dans la réalisation de leur premier long métrage. Ce programme a été conçu davantage comme un programme d’accompagnement et de conseils plutôt que comme un atelier d’écriture. Nous accueillons durant une semaine de jeunes apprentis cinéastes qui présentent leur projet à un panel de réalisateurs, de scénaristes et de producteurs qui ont tous eu un film présenté à la Semaine de la Critique. La Sacem fait également une intervention pour les sensibiliser à la composition musicale. Des distributeurs et des vendeurs internationaux les initient également au marché. D’ailleurs, pour fêter notre soixantième anniversaire, nous dévoilerons en séance spéciale le premier long métrage de Charline Bourgeois-Taquet, Les Amours d’Anaïs, qui est justement issu du programme Next Step. C’est un film champagne. À la fois pétillant, vif, drôle, solaire, sensuel et avec un rythme très enlevé. On y retrouve tout le charme des comédies françaises sur les variations du triangle amoureux.

Votre sélection s’avère parfaitement paritaire et même légèrement plus féminine puisqu’on compte sept films de femmes contre six films d’hommes dans votre sélection officielle …

Sur l’ensemble des films que nous avons visionné, 70% d’entre eux étaient réalisés par des hommes et 30% par des femmes. Nous avons donc veillé à rétablir un équilibre dans notre sélection. C’est quelque chose de réfléchi et de parfaitement assumé. Même si je dois reconnaître que nous n’avons pas eu à nous forcer pour cela car les films se sont imposés d’eux mêmes. À une époque encore récente, les films de femmes abordaient presque tous les questions d’émancipation féminine et reposaient sur le même schéma narratif. Aujourd’hui, les réalisatrices nous offrent des sujets plus variés et davantage de propositions esthétiques. C’est extrêmement positif. Et cela va s’amplifier.

Vous vous apprêtez à céder votre place de délégué général à Ava Cahen. Que retenez vous de votre action au cours des dix dernières années ?

Je retiens évidemment la mise en place du programme « Next Step » qui a créé une belle dynamique et un lien entre les courts et les longs métrages. Le fait d’être parvenu à instaurer la parité dans notre sélection est également une grande fierté. La position que j’ai occupé durant dix ans me permet aussi d’affirmer que le cinéma mondial est en bonne santé et qu’il est plus que jamais nécessaire d’effectuer notre travail de prospection pour découvrir et révéler de nouveaux talents partout à travers le monde. J’ai aussi apprécié la structure de notre sélection. Nous prenons peu de films mais cela nous permet d’accompagner chacun d’entre eux et de les exposer de la plus belle des manières.