Cannes 2021 : Rencontre avec Noémie Merlant

Il y a 3 mois
Après avoir brillé sur la Croisette il y a deux ans à l’occasion de la présentation de Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant fait son retour au Festival de Cannes où elle vient de présenter son premier long métrage en tant que réalisatrice, Mi Iubita, Mon Amour, présenté en séance spéciale. La réalisatrice revient sur cette expérience et son rare processus de production.

Vous avez tourné Mi Iubita, Mon Amour en Roumanie avec seulement deux techniciennes, vos comédien(ne)s, et sans être accompagné par aucune production. Pourquoi avoir privilégié une démarche apparemment risquée mais finalement porteuse ?

La base de ce projet c’est un groupe d’amis qui rêve de faire un long métrage ensemble et rapidement. Nous souhaitions réaliser un film qui puisse s’inscrire dans le prolongement de mon court métrage Shakira qui était déjà une œuvre sociale avec des personnages issus de la communauté Rom. Malheureusement, ce genre de pitch n’intéresse pas la majorité des producteurs. Nous avons pourtant essayé d’écrire des scènes à la fois romanesques et aventureuses qui puissent les intéresser, mais sans succès. J’ai alors émis l’idée que l’on se lance nous mêmes dans cette aventure. Surtout après avoir découvert le premier film d’Hafsia Herzi, Tu mérites un amour, qui a été tourné dans des conditions de production similaires à celles de Mi Iubita, Mon Amour. C’est la vision de ce film qui m’a convaincu qu’il était possible de faire le mien.
De nos jours, la plupart des longs métrages sont conçus et produits selon un schéma identique qui peine à se renouveler. Un film est une oeuvre d’art. Et j’aime l’idée que l’art ne se conçoit pas toujours selon les mêmes processus de fabrication car ces derniers ne correspondent pas à tous les metteurs en scène. Pour ma part, je pense que j’aurais été trop influençable et perturbée si j’avais eu un producteur derrière moi dès le début. J’aurais moins suivi mon instinct et mon équipe. De plus, le modèle de production très libre que nous avons adopté était parfaitement en accord avec le propos de Mi Iubita, Mon Amour qui parle de première fois et de liberté. Autant de notions qui, sur un plateau, suscitent à la fois des accidents, de l’improvisation, des maladresses, des gênes ou des frissons. C’est formidable de pouvoir capter tout ça. Ce processus apporte une créativité et une énergie folles. Nous avons quand même tourné 90 séquences durant 16 jours d’affilée. Nous avions une envie débordante car c’était notre première fois à toutes. Moi je tournais mon premier long métrage en tant que réalisatrice. Toutes les actrices et tous les acteurs jouaient dans leur premier long métrage. Evgenia Alexandrova était chef opératrice pour la première fois et Armance Durix s’est retrouvée ingénieur du son alors qu’elle étudiait encore en école de cinéma. Cette cohésion et cette solidarité nous ont porté.

Par la suite, vous avez trouvé un producteur qui vous a permit de terminer le film. Comment s’est déroulé ce nouveau processus ?

À la fin du tournage, nous disposions de 36 heures de rushs. J’ai commencé à chercher un monteur par moi-même mais j’ai vite compris qu’il ne serait pas possible de monter le film dans les mêmes conditions que nous l’avions tourné, sans argent et à l’instinct. Cela nous aurait prit des années. Il nous fallait un producteur. Par chance, nous avions des images pour convaincre des financiers. De plus, le succès international de Portrait de la jeune fille en feu m’a permit d’acquérir une notoriété qui a pu inciter des producteurs à me rencontrer et à s’intéresser à mon projet. Mon agent Grégory Weil m’a mise en relation avec Pierre Guyard, de Nord Ouest Films, qui n’avait pas l’habitude de ce type de démarche car les producteurs ont pour habitude de développer et accompagner un projet dès son écriture. Mais je lui ai fais découvrir quelques scènes qui l’ont séduites et l’ont convaincu de nous permettre d’achever le film. Nord Ouest a alors investit 100 000 euros en fonds propres après que j’ai préalablement investit 15 000 euros durant tout le tournage.

Pensez vous que ce modèle de production puisse perdurer ? Après tout, il peut être tentant pour un producteur ou un distributeur d’accompagner un film dès lors qu’il en a vu les premières images plutôt que de s’engager sur la seule base d’un scénario ?

Je ne pense pas que ce modèle deviendra la norme mais, pour autant, il fat reconnaître qu’avec Tu mérites un amour, Hafsia Herzi a peut-être contribué à ouvrir une nouvelle voie que j’ai moi-même suivi avec Mi Iubita, Mon Amour et que Luàna Bajrami a également suivi avec La Colline où rugissent les lionnes. Le problème c’est qu’il faudrait trouver un moyen pour que, dans ce genre de situation, le CNC puisse apporter son aide à un projet. Pour l’instant, il n’accorde pas son agrément dès lors que le tournage a eu lieu. Cela enlève plein de possibilités et empêche surtout de protéger les équipes qui ne sont pas couvertes.

Votre collaboration avec Céline Sciamma sur Portrait de la jeune fille en feu a profondément et durablement marqué votre carrière. Pensez-vous avoir été influencée, consciemment ou inconsciemment, par cette réalisatrice dont on retrouve un peu le style dans certaines scènes de votre film ?

C’est très conscient et parfaitement assumé. Je ne remercierai jamais assez Céline Sciamma tant notre collaboration m’a apporté en terme de leçon de vie et de courage. Je n’aurais pas pu réaliser Mi Iubita, Mon Amour si je n’avais pas rencontré Céline. Toutes les discussions que nous avons eu durant le tournage de Portrait de la jeune fille en feu sur l’amour, le consentement, l’attention accordé à l’autre et comment l’apprivoiser, le regarder ou l’écouter sont des thèmes que j’essaie de mettre dans ma vie de tous les jours et que j’ai mise dans mon film.

Votre actualité cannoise est double puisque vous présentez également le nouveau film de Jacques Audiard, Les Olympiades, dont vous incarnez un des rôles principaux. Que pouvez vous dire sur ce film et ce cinéaste ?

C’est un film très rare et très différent que ce qu’a pu faire Jacques Audiard jusqu’à présent. Il se renouvelle et nous amène vers quelque chose d’inattendu, à la fois moderne et intemporel. C’est un film qui donne envie de faire l’amour, de vivre, de se connecter à soi, aux autres et devant lequel on se sent moins seuls dans notre solitude, notre errance et les questions que l’on se pose tous sur notre existence. C’est une œuvre vraiment très forte. Et Jacques est quelqu’un de si hors norme dans sa passion et son génie qu’il emporte tout le monde avec lui. C’est rare d’être dirigée par quelqu’un si bouillonnant de talent. Il vous emmène très loin.