Français ou Frenchy ? – L’édito d’Eric Libiot
Pas sûr que la fin de cet édito donne la bonne réponse à la question. Ni même une réponse d’ailleurs. Désolé. Mais au moins le débat sera-t-il posé sur le papier. Il l’est déjà, de fait, depuis le 5 octobre, date du coup d’envoi des “Assises de l’export de la création cinématographique et audiovisuelle”, organisées par le CNC et Unifrance. Il s’agit pour les deux organismes de mettre en action un tiercé qui devra être gagnant : “État des lieux, défis et perspectives”. Tout est dit. Ou rien du tout. Mais il va de soi que s’occuper de l’exportation est une bonne chose. La situation peut être inquiétante mais pas désespérée : côté audiovisuel les ventes se chiffrent à 165 M€ en 2025, contre près de 210 M€ l’année précédente (aïe) et si les montants du cinéma ne sont pas entièrement connus, ils devraient être meilleurs que 2024 (ouf), donc finalement cohérents avec la fréquentation en salles.
L’idée force de ces Assises, qui donneront lieu à différentes réunions d’ici à la fin de l’année pour établir une feuille de route début 2027, est de réfléchir à la façon dont la production française pourrait améliorer l’exportation notamment en travaillant en amont ce qu’il faut mettre dans la valise : caleçon tricolore ou chemise bleu européen, robe de couleur passe-partout ou chaussettes de terroir ? Et en sous-texte la question à 1000 € qui semble désespérer tout le monde : quand la France va-t-elle à nouveau remporter l’Oscar du film international – le dernier gagnant est Amour de Michael Haneke en 2013. Et il faut remonter à 1993, avec Indochine de Régis Wargnier, pour être 100 % français ; ce ne sera donc pas pour cette année puisque le film choisi par le France pour la course aux Oscars est Minotaure d'Andreï Zviaguintsev, production tricolore parlée en russe et dont l’intrigue est censée se dérouler en Russie.
Partant de ce choix du comité, la première question arrive déjà : qu’est-ce qu’un film français ? En dehors de ses qualités intrinsèques, j’ai du mal, avis personnel, à considérer Minotaure comme Français ; le diptyque De Gaulle m’aurait davantage convenu - avis personnel (bis) dont tout le monde se fiche avec raison. Mais la question posée avec un peu plus de hauteur vaut le déplacement. Car d’autres suivent : favoriser l’exportation, est-ce produire des œuvres susceptibles de passer entre toutes les gouttes culturelles internationales ou marquer fortement une singularité tricolore ? ; faut-il jouer la carte franco-française en sachant que le cinéma hexagonal jouit toujours d’un crédit important ou tenter de concilier histoire(s) de France et langue de Shakespeare ?
Pathé, par la voix de Jérôme Seydoux, a choisi de produire en anglais Les Rois maudits de Maurice Druon, réalisés par Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière. De son côté la réalisatrice Audrey Diwan déclarait lors d’un table ronde organisée pendant ces Assises que “penser à l’export de l’œuvre en amont peut être contre-productif” et louait son expérience du moment, elle qui adapte avec les Anglais Le Portrait de mariage, roman de l’Irlandaise Maggie O’Farrell. Les situations politique, économique, culturelle et artistique étant ce qu’elles sont en ce moment, on voit la difficulté à conjuguer singulier et pluriel.
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