Il était une fois – L’édito cannois d’Eric Libiot

Il y a 5 heures
Eric Libiot fait le point sur l'ouverture du 79ème Festival de Cannes et son Marché du film.
La Vénus électrique

Le hasard fait bien les choses. Sauf que ce n’est peut-être pas un hasard… Si La Vénus électrique de Pierre Salvadori fait l’ouverture de ce festival de Cannes, c’est qu’il était prêt à temps, notamment pour assurer une sortie en salles dans la foulée puisque c’est la règle éditée depuis quelques années par Thierry Frémaux, le délégué général. Tous les films ne peuvent pas prétendre à occuper cette place si bien exposée puisque beaucoup sortent de la salle de montage encore mouillés quand ils ne subissent pas un petit lifting entre leur présentation officielle sur la croisette et leur arrivée dans les cinémas, à l’automne suivant.

La Vénus électrique cochait plusieurs cases sur le papier : tout prêt tout chaud, un réalisateur reconnu et souvent à succès (En liberté, Hors de prix, Après vous), un casting étoilé (Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Vimala Pons, Gilles Lellouche…), une soirée d’ouverture baignée dans les sourires, voire les rires, puisque le film s’annonce comme une comédie, une production française, même si l’alternance (théorique), après Partir un jour l’année dernière, eut voulu qu’un long-métrage étranger ouvre les agapes (ne parlons pas des hostilités, merci).

Le cinéma fut un art forain avant de s’afficher comme industrie.

Un bel alignement des planètes, donc. Mais cette (très réussie) Vénus électrique raconte aussi quelque chose de plus, qui dépasse le cadre stricto-sensu de sa présentation en ouverture. Ici, Pierre Salvadori se fait conteur : il était une fois une jeune femme, Suzanne, artiste de fête foraine à la fin des années 1920, qui tombe amoureuse d’un peintre en manque d’inspiration, qu’elle manipule en lui faisant croire qu’elle est médium ; je vous passe les détails pour apprécier à sa juste valeur cette histoire de mille tours et détours qui, finalement, rend hommage à un cinéma de l’imagination et de l’artisanat. Ici, pas d’IA, pas d’effets numériques explosifs, pas de discours intempestif.

Que cette Vénus électrique soit du fait- main et de la haute couture, plus que du prêt-à-porter, rappelle, dans un retournement malin, que le cinéma fut un art forain avant de s’afficher comme industrie. Le film de Pierre Salvadori est donc plus que bienvenu pour ouvrir grand les portes d’un festival, toutes sections confondues, qui met en avant les artistes aussi venus se serrer les coudes.

Tout le monde sait les soubresauts que traverse le secteur. Aux Etats-Unis notamment, où Hollywood est en pleine crise existentielle. Ça râle de toute part : Denis Villeneuve et David Fincher contre le rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount, Steven Spielberg contre les franchises et la paresse des Studios ; les salariés virés de Marvel contre Disney ; l’académie des Oscars contre la mainmise de l’IA ; les streamers contre un public moins fidèle… Là-bas mais ailleurs également. Les salles françaises sourient depuis le début de l’année mais le financement des films coince. Rien ne va si bien nulle part.

L’impression est tenace que le festival de Cannes, qui offre ce qu’il y a de meilleur dans la production, qui donne la parole à des cinéastes exigeants, qui fait entendre toutes les paroles du monde, soit le bel arbre qui cache une forêt moins verte. Au moins le film de Pierre Salvadori rappelle-t-il que les raconteurs d’histoires doivent trouver leur place au centre du village du 7ème art. Inventer, imaginer, recommencer. Il n’y aura pas de Vénus électrique 2. Et c’est heureux.