Eparpillé façon puzzle - l'édito d'Eric Libiot
Mieux vaut prévenir que guérir. C’est ainsi que le patron du CNC, Gaëtan Bruel, a adressé une lettre à la médiateure du cinéma dans laquelle, à la suite d’un article du Monde, il prend acte, mais au conditionnel, « que le circuit d'exploitation Megarama aurait exigé de nombreux distributeurs actifs en France de ne pas concéder leurs films, à l'occasion de leur sortie nationale, à certains cinémas placés en concurrence avec ses propres établissements. » Les bras m’en tombent. Et les yeux avec. Comme le signale également Gaëtan Bruel, il n’y a eu, pour l’instant, aucun cas précis dénoncé par des exploitants empêchés d’obtenir des nouveaux films à l’affiche. Tant mieux. Dans une belle contorsion rhétorique, Gaétan Bruel « invite donc l'ensemble des exploitants et distributeurs susceptibles d'être concernés par cette situation à prendre attache sans délai avec [la médiateure]. » Un lancer d’alerte en forme de dénonciation en trois bandes avec risque déplacement de vertèbre. Mais c'est pour le bien du cinéma.
Je vous sens un peu perdu parce que le public mettrait davantage en avant le prix des places et déserterait les multiplexes au profit des cartes d’abonnements des salles municipales ou indépendantes.
Pardon, je souris pour ne pas pleurer mais le patron du CNC a évidemment raison. Je ne sais pas dans quelle catégorie il faut ranger l’initiative de Thomas Graux, responsable de programmation de Megarama : excès d’ultra-libéralisme, poussée intempestive de censure, refus de la concurrence, envie d’éparpiller les salles indépendantes et municipales façon puzzle ? La totale sans doute : entrée, plat, dessert et pop-corn. Selon Nicole Vulser du Monde, Thomas Graux verrait d’un mauvais œil les tarifs avantageux de ces salles qui pousseraient le public à fréquenter ces lieux-là plutôt que les multiplexes.
Je veux bien entendre qu’à l’heure où la situation économique pousse les foyers à faire attention à leur portefeuille, un billet moins cher serait bienvenu. Mais enfin Monsieur Graux, vos salles ont d’autres armes pour se défendre. Vous organisez des avant-premières avec tapis colorés et équipes de films : ça compte et ça fait déplacer les foules. Vos écrans sont immenses, vos fauteuils amovibles, vos bornes tactiles, vos places numérotés… Je suis pour la paix des ménages : au public de choisir entre les avantages des uns et les qualités des autres. Défendez votre bout de gras – et de moquette. Placardez les bénéfices qu’il y a à venir chez vous, Monsieur Graux !
Je vous sens un peu perdu parce que le public mettrait davantage en avant le prix des places et déserterait les multiplexes au profit des cartes d’abonnements des salles municipales ou indépendantes. Mais ne pensez pas que ce soit uniquement la situation géopolitique, conjoncturelle en diable mais dont on espère qu’elle ne devienne pas structurelle, qui influence le comportement du public au point qu’il délaisse vos fauteuils de velours. La vérité est peut- être ailleurs et je vous invite à vous y rendre, bien que je ne sache pas ce qu’elle révèle.
Il n’est pas raisonnable qu’une telle initiative puisse se justifier sur le plan économique, ni même artistique, encore moins en considérant la politique de l’offre. On n’ose imaginer que cette injonction auprès des distributeurs, qui a tôt fait de se transformer en chantage, vienne rejoindre la remise en cause du CNC, la privatisation du service public de l’audiovisuel ou les dérapages du rapport Alloncle ; ces airs du temps poussés par les vents mauvais.




