Festival de frictions – L’édito d’Eric Libiot
Dimanche soir, entre deux analyses plus ou moins pertinentes des résultats des élections municipales, je fais un petit tour de zapette histoire de me reposer les méninges et quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur les chaînes Drive in Home Channel (canal 160 de ma box) et Club Western + (Canal 161), en lieu et place des chaînes Paramount qui ont cessé d’être diffusées en France le 1ᵉʳ janvier. Ces deux-là s’y sont installées le 17 mars et on ne m’a rien dit… Je m’y accroche donc ce lundi matin : comme leur nom l’indique, Drive in Home Channel propose des films de genre, comme à l’époque, justement, des “drive in” (les spectateurs se garaient devant un écran géant et regardaient le film ; ceci pour les moins de cinquante ans), tandis que Club Western + aligne, sans surprise, des… westerns. Je passe en revue le programme de la journée des deux chaînes, qui affiche des films de Larry Buchanan, Al Adamson, Matt Harlib, Michael Feifer, Harry L. Fraser, ou Carl Pierson. Moi qui me targue de connaître un peu le cinéma, je sèche totalement. Jamais entendu parler de ces cinéastes…
“Nous produisons plus de contenus que jamais, mais la diversité se réduit comme peau de chagrin."
Je fouille et je m’aperçois que ces chaînes diffusent du fin fond de catalogue, de la série B, C ou D, parfois Z assurément. Il faudra sans doute s’armer de bienveillance pour tout avaler sans broncher quand on sait l’impatience qui guette le public télévisuel sur canapé, smartphone dans une main et l’autre laissée à l’appréciation personnelle. Mais le plaisir est grand de savoir que toutes ces productions absentes des dictionnaires et des cinémathèques vont être vues ou revues. C’est un patrimoine important. La mémoire de la condition humaine finalement, qui s’exprime ici sans forcément beaucoup d’exigence artistique mais de sincérité certainement. Pas de quoi de grimper au rideau et d’applaudir Harry, Demofilo, Carl et les autres ? Faut voir….
A l’heure où Séries Mania bat son plein, il faut reconnaître à la fiction son importance. Et son pouvoir de friction. Raconter, remettre en cause, pointer du doigt, éclairer les enjeux du monde, lever le voile, porter la caméra dans la plaie, pour paraphraser Albert Londres à propos du journalisme. Peut- être que certaines des séries au programme du festival lillois, poussées aujourd’hui par le tapis rouge, vont-elles disparaitre dans les limbes télévisuels avant de ressurgir en 2068 sur on ne sait quel écran n’existe pas en ce jour.
Dans ces pages, Laurence Herszberg, directrice de Série Mania, s’inquiétait de la rationalisation des investissements des plateformes, qui offrait “moins de portes d’accès aux créateurs.” Pendant ce temps- là, France Télévisions réduit fortement son programme de production de fictions et accorde son feu vert avec parcimonie. Et lors de son discours au festival de docs CPH:Summit, Bruno Patino, grand chef d’Arte, pointait un paradoxe inquiétant : “Nous produisons plus de contenus que jamais, mais la diversité se réduit comme peau de chagrin.” C’est tout de même étrange et déstabilisant ce sentiment qu'à chaque semaine le secteur se retrouve à la croisée des chemins. Sans vraiment savoir quelle direction prendre, alors que Club Western + diffuse Les Colts de la violence d’Alberto Cardone, du spaghetti probablement un peu trop cuit.





