Sorties et rentrées - L'édito d'Eric Libiot
Ce n'est sans doute pas un hasard : dans Plein Soleil de René Clément, son premier grand succès, sorti en mars 1960, Alain Delon interprète Tom Ripley, le héros imaginé par la romancière Patricia Highsmith. C’est un personnage charmeur et trouble, ambigu et souriant, escroc et playboy, amant et assassin, qui ne ressent pas l’ombre d’un millimètre de gramme de culpabilité (thème highsmithien par excellence). Ripley est à la fois la médaille et son revers et Delon est tellement à son aise dans ce rôle entre ombre et lumière qu'il surclasse tous ceux qui ont interprété Ripley, Dennis Hopper et Matt Damon notamment. Alain Delon, lui-même, peut se dessiner ainsi, agaçant et fascinant, bravache et onctueux, râleur et bienveillant, et c'est de ce matériau que sont faites les stars. Celles qui durent et sur lesquelles chacun a un avis. Elles sont incapables de mourir tout à fait et le cinéma est là pour nous le rappeler.
L’été a d’ailleurs été meurtrier. Gena Rowlands, que les moins de 20 ans…, merveilleuse comédienne qu’il faut revoir dans Shadows, Faces et Une femme sous influence, trois films de John Cassavetes. Margaret Menegoz, productrice aimante et aimable, patronne des Films du Losange dont le catalogue aligne Eric Rohmer, Michael Haneke, Barbet Schroeder… Fabrice Coat, qui a connu mille vies, antiquaire, patron des Bains Douches, de la Cigale, puis, via sa société Programme33, producteur de films, de clips de documentaires, d’émissions de télé. Homme de talent et de conviction, curieux, ouvert au monde et aux autres.
S’il faut pleurer les morts, et s’en souvenir à la hauteur que chacun estimera, il y a urgence à regarder devant soi. Les dossiers s’accumulent dans les tiroirs, peut-être sous les tapis, et le Président de la République consent à consulter bientôt une fois ses vacances finies. Une première ministre, ou bien un homme, qui sait, ne sera pas nommée avant la semaine prochaine (au mieux) puis un gouvernement celle d’après (au mieux du mieux).
Une fois nommé, le gouvernement s’attaquera évidemment au dossier budget. Ça urge. Mais le reste aussi. Quid du financement de l’audiovisuel public.
Tout ça nous amène mi-septembre alors que la rentrée des classes sera déjà effective, que la télé aura déjà ouvert ses portes à la nouvelle saison, que le festival de la fiction de La Rochelle sera quasi fini ou bien entamé (10-15 septembre), que le cinéma aura amorcé sa reprise depuis un mois avec la sortie d’Emila Pérez de Jacques Audiard (21 août) et qu’il fêtera bientôt le Congrès des exploitants à Deauville (du 23 au 26 septembre), où, habituellement, la ministre de la culture, ou bien un homme, et la directrice du CNC, ou bien un homme, viennent causer sur scène et se faire applaudir. Cette année, c’est beaucoup moins sûr.
Une fois nommé, le gouvernement s’attaquera évidemment au dossier budget. Ça urge. Mais le reste aussi. Quid du financement de l’audiovisuel public. De la mission Cluzel sur la distribution. De la proposition de loi pour “conforter la filière cinématographique en France”. De la commission d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) dans le cinéma, l'audiovisuel, le spectacle vivant, la mode et la publicité. De la direction du CNC. D’une grande ambition culturelle à venir (non, là je rigole). Il serait heureux que le Président s’en soucie. Mais il semble préférer prendre des bains de foule sans soucis. C’est agaçant (euphémisme). Finalement Emmanuel Macron est un cousin de Tom Ripley : égotique et charmeur, beau parleur et solitaire, brutal et enjôleur, jupitérien et peu terrien. Il s’imagine héros quand il devrait être surtout Président. Ce n’est peut-être pas un hasard.




