Cédric Klapisch : « La culture a besoin d’une politique ambitieuse »

16 mars 2022
Le réalisateur évoque sa passion pour l’univers de la danse, qui imprègne son nouveau film "En Corps", et apporte son regard sur l’évolution du secteur et la politique culturelle du gouvernement.
En corps - Cédric Klapisch

« En Corps » est présenté au Festival Pluriel.les qui prône le féminisme et l’inclusion. Ce sont des valeurs que l’on retrouve régulièrement dans votre cinéma.

C’est une démarche qui m’est chère depuis toujours. Je suis un enfant des années soixante. J’ai grandi avec le féminisme. C’est une cause à défendre. C’est aussi une des missions du cinéaste que de montrer la société dans sa diversité. Nous avons le devoir de faire avancer cette cause alors que certains individus tentent de la faire reculer. Quoi qu’en dise Éric Zemmour, la diversité culturelle et ethnique de la France existe depuis toujours. Même Jules César évoquait la diversité des Gaulois.

L’univers de la danse, qui est au cœur de cette histoire, est inédit dans votre filmographie. Qu’est ce qui a motivé ce projet ?

Cela fait quinze ans que je souhaitais réaliser un film sur la danse. Mais je ne voyais pas comment aborder cette thématique dans une fiction qui puisse raconter cet univers et montrer les coulisses de la création d’un spectacle. Le confinement a été un tournant puisque les danseurs de l’Opéra de Paris m’ont demandé de monter un court métrage, Dire Merci, alors que les lieux culturels étaient fermés. Son retentissement a été au delà de nos espérances puisqu’il a fait le tour du monde. Il a été un l’élément déclencheur pour convaincre les partenaires financiers d’initier un projet de long métrage. Au delà de l’histoire que je souhaitais raconter, c’est vraiment le fait de filmer la danse, des chorégraphiques et des spectacles qui a convaincu un acteur comme Studiocanal de nous suivre. Et cela avant même que le scénario ne soit finalisé.

De nombreux films sur la danse, tels que « Black Swan » ou « Les Chaussons rouges », s’avèrent sombres et tragiques. Le vôtre est solaire et plein de vie ?

Souvent, lorsqu’on aborde la danse au cinéma, c’est pour évoquer la douleur qu’elle suscite. Pour ma part, je souhaitais avant tout traiter de la passion et du plaisir qui sont les premiers moteurs des danseurs. Même si, comme pour tout sportif, il y a une part de souffrance tant c’est une activité prenante physiquement. Cet aspect positif et solaire que je souhaitais pour ce film était aussi lié à la crise que nous avons traversée. Après une période si éprouvante, et qui l’est encore, nous devons créer des histoires pleines d’enthousiasme et de fraicheur. C’est une des clés pour contribuer au retour du public en salles.

Une des autres clés consiste à concevoir des films pour le grand écran. C’est le cas du vôtre.

C’est l’un des intérêts de filmer la danse. C’est spectaculaire et cela se prête à un film de cinéma. Il y a une recherche du beau. Ce film est donc évidemment plus visuel que Ma part du gâteau où j’étais dans une veine plus sociale avec Karin Viard qui interprétait une ouvrière dans une usine à Dunkerque. Ici, il y a une volonté d’utiliser des lumières, des couleurs qui évoquent le grand spectacle, qui n’est pas propre qu’aux productions américaines, aux films d’action et aux westerns. La danse fabrique du cinéma.

D’un point de vue plus politique, selon vous, le gouvernement a t-il été au rendez-vous pour la culture durant toute la durée de la crise ?

Il lui était difficile de tenir une ligne cohérente tant nous étions dans l’incertitude la plus totale. La distribution d’aides vis-à-vis du métier était certes bienvenue mais la culture ne doit pas être seulement subventionnée. Elle a surtout besoin d’une politique ambitieuse. C’est ce que je reproche à ce gouvernement. Il n’a jamais eu la moindre politique culturelle. Le cinéma a besoin de gestes forts. Il y en a eu pour sauver les librairies lorsqu’elles étaient en difficulté. Si nous souhaitons préserver la création française et éviter qu’elle soit avalée par l’audiovisuel américain, il nous faut tenir des positions fermes.

Quel regard portez vous sur les récents événements qui ont marqué l’industrie comme le renouvellement du soutien de Canal+ ou l’intégration des plateformes ?

Il est certain que le paysage audiovisuel français change considérablement. Pour ma part, j’ai toujours été progressiste. Autant il est nécessaire de lutter quand les choses évoluent négativement, autant il ne faut pas rejeter les nouvelles entités tant qu’on ignore si elles sont négatives ou non. Nous sommes encore dans l’expérimentation mais nous pouvons nous réjouir de la nouvelle chronologie des médias ou que Canal+ ait renouvelé ses obligations envers le cinéma français. Les choses évoluent positivement, même si elles demeurent fragiles. Il est évident que la crise a fait mal au cinéma et a accéléré le phénomène sous-jacent de la digitalisation. L’enjeu majeur, c’est de renouer avec la salle de cinéma. Je crois fermement à ce média. Même si les plateformes sont désormais essentielles et accompagnent des œuvres très intéressantes. Sans compter que j’ai moi-même développé une plateforme dédiée au cinéma de patrimoine, la Cinétek, tant je suis convaincu qu’il y a de la place pour les films classiques sur ces supports là. Mais je tiens à ce que le public retourne en salles où nous entretenons un rapport différent au cinéma et aux autres. Je ne crois pas un instant à la mort des salles de cinéma. Au contraire, je suis convaincu que nous en avons besoin.

Il est rare de voir un cinéaste à ce point ouvert à tous les supports de diffusion…

J’ai réalisé Le Péril Jeune pour Arte, Dix pour cent pour France Télévisions et aujourd’hui je réalise la série Salade grecque pour Amazon. Je suis aussi exigeant en travaillant pour la télévision ou pour une plateforme que pour le cinéma. J’exerce le même métier sauf que je l’applique à une durée de tournage et à des contraintes financières différentes.

À ce propos, que pouvez vous nous dire sur votre série « Salade grecque » ?

C’est vraiment la suite de la trilogie initiée par L’auberge espagnole puisque l’on y suit les enfants de Xavier (Romain Duris) et Wendy (Kelly Reilly). La série témoigne du passage de témoin à une nouvelle génération qui vit les mêmes expériences que la précédente mais d’une manière complètement différente car l’Europe d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a vingt ans.