Rencontre avec Victor Hadida

5 mai 2021
Le président de la Fédération nationale des éditeurs de films (FNEF) évoque la réouverture des salles avec de nombreuses contraintes liées aux protocoles sanitaires, de très nombreux films à sortir et une nécessité à ce que les pouvoirs publics poursuivent leurs soutiens.

La reprise qui se profile sera diamétralement opposée à celle de juin 2020 : d’une situation de pénurie, on passe à une situation de surcharge. Avez-vous peur du carambolage ?

L’intérêt premier de l’ensemble de la filière est qu’il y ait une grande variété de films dans les prochains mois pour attirer le public et stimuler la fréquentation. Rappelons-nous en effet la situation de l’été dernier : la reprise avait souffert d’une offre restreinte. De ce point de vue, soyons rassurés : il y aura une grande diversité et une grande qualité de films en 2021, pour le plus grand plaisir du public. Ceci ne doit pas occulter le fait que nous connaîtrons une situation de suroffre anormale pour les éditeurs-distributeurs de films. La pression sera forte comme on le voit depuis quelques jours avec le positionnement des dates de chacun.

Cela étant, nous n’avons jamais partagé le pronostic d’un volume de 50 à 60 sorties par semaine à la réouverture. C’est totalement irréaliste. Il y aura une situation de surcharge, oui, mais dans des proportions différentes de celles généralement évoquées car tous les éditeurs qui le peuvent étalent leurs films dans le temps. De quoi parle-t-on exactement ? des films en attente ? des films en surnombre ? ou des films à programmer dans les prochains mois ? Il faudrait que le CNC, avec ses équipes de prospective et de statistique, documente la situation et partage son analyse chiffrée.

Avez-vous évalue de votre côté le volume de films en attente ?

A la FNEF, qui représente tout le spectre économique et culturel de l’édition-distribution, nous avions calculé avant les annonces des autres distributeurs que nos adhérents auraient entre 210 et 220 films à sortir entre la mi-mai et la fin décembre 2021, soit 25% de plus environ que les années précédentes, après six mois d’inactivité. Mais déjà, parmi nos adhérents, plusieurs ont commencé à étaler leurs sorties sur 2021, et reporter des sorties en 2022 voire 2023.

C’est donc un problème pour la rentabilité des investissements et pour la bonne exposition des œuvres, mais ce n’est pas une déferlante en ce qui nous concerne. Bien sûr, cela suscite des inquiétudes très légitimes puisqu’aucun film ne pourra réaliser pleinement son potentiel dans un contexte où le nombre d’écrans ne sera pas extensible et où les séances seront limitées à la fois en nombre du fait du couvre-feu et par une jauge restreinte, au moins dans un premier temps. Il va falloir que les films trouvent le moyen de s’étaler dans le temps et donc que les distributeurs aient les moyens financiers d’attendre et de décaler leurs sorties.

Une régulation doit-elle être mise en place ?

Il ne faut pas que la régulation devienne un substitut à une politique active et ambitieuse de soutien aux entreprises du secteur. Comment résoudre le paradoxe qui consiste à limiter l’exposition des films porteurs tout en s’assurant de la diversité des films, de l’équilibre financier des salles de cinéma et de l’alimentation du fonds de soutien en recettes de TSA ?  Nous ne pensons pas que la situation puisse être résolue par une surrégulation, le marché étant déjà extrêmement contraint. Nous appelons chacun à agir en responsabilité et faisons confiance à l’intelligence collective.

Nous souhaitons également avoir une réflexion avec les pouvoirs publics sur la relance au moment de la réouverture et sur une communication positive et incitative auprès du public. Nous ne souhaitons pas que l’image de la profession soit uniquement associée, pour le public, à des messages négatifs. Nous devons redonner une part de rêve dans ces moments très difficiles que vivent nos concitoyens.

Comment avez-vous accueilli l’avis de l’Autorité de la concurrence ?

C’est un avis qui rappelle plusieurs fondamentaux du droit de la concurrence et qui fixe un cadre. Il est très utile que ce cadre soit posé et désormais intégré par tous.  On notera qu’il pose un certain nombre de limites impératives : un éventuel accord entre entreprises, sous réserve de 4 conditions à respecter, ne pourra être envisagé que sur la date de sortie des films en salle, de manière exceptionnelle et volontaire. Il devra préserver la concurrence sur tous les autres paramètres, tels que le nombre d’établissements, le nombre de copies, les horaires des séances, la durée d’exposition des films ainsi que les négociations commerciales avec les exploitants de salles de cinéma.

Le SDI et le Dire ont milité pour un calendrier concerté et glissant, mais pas la FNEF. Pourquoi ?

L’avis de l’autorité de la concurrence ne permet pas aux organisations professionnelles d’être signataires d’un accord, nous n’y participerons donc pas. Chaque entreprise a le choix de décider si elle souhaite y participer. C’est une décision majeure de renoncer à la liberté du choix de la date de sortie, et de son annonce, elle ne peut être que prise individuellement. Cette liberté est le pendant indispensable au niveau d’investissement que l’éditeur détermine et c’est la dernière liberté dont il dispose dans un contexte où il ne maîtrise ni la durée d’exposition du film ni l’assiette de sa rémunération.

La FNEF encourage-t-elle les distributeurs à écrémer les line-up ?

La FNEF plaide activement auprès des pouvoirs publics pour que les éditeurs soient aidés à étaler leurs sorties et à tenir le coup financièrement dans la durée. Nous appelons de nos vœux des mesures structurelles plutôt que conjoncturelles. En revanche, en tant qu’organisation professionnelle, la FNEF n’a pas vocation à intervenir dans les choix commerciaux des entreprises. En ce qui la concerne, elle se tient à cette règle légale forte.

Craignez-vous que la bascule de films, à l’origine destinés aux salles, sur des plateformes favorise ou encourage d’autant le piratage ?

La diffusion sur des plateformes si elle est mondiale ne me semble pas poser de problèmes insurmontables en termes de piratage, au contraire l’offre légale s’en trouvera renforcée. Toutefois si la diffusion n’est que sur un ou plusieurs pays, alors la mise a disposition d’un fichier de qualité parfaite permet de le faire circuler illégalement sur les réseaux, empêchant une exploitation sereine en salles de cinéma dans les autres pays du monde qui ont fait ce choix. Nous en avons eu des exemples concrets ces derniers mois. Nous avons identifié des moyens efficaces de lutter contre le piratage, qui pourraient utilement être intégrés dans le nouveau projet de loi audiovisuelle examiné cette semaine au Parlement : nous espérons que le projet de loi sera renforcé avec des compétences nouvelles du juge judiciaire et avec un système d’amende pour les internautes récidivistes à l’issue de la réponse graduée. Il faut veiller à ce que la sortie en salle reste attractive car elle est créatrice de valeur pour tout notre écosystème et bénéficie in fine à tous les diffuseurs.

Que sait-on sur d’éventuelles nouvelles aides à la distribution ?

Nous attendons et espérons un retour du CNC très bientôt. En 2020, le CNC a acté la mise en place d’aides novatrices. Mais la situation est très évolutive, il faut à nouveau adapter les dispositifs.  Notamment, les aides aux éditeurs-distributeurs ont été axées sur les sorties de films. Aujourd’hui, après une si longue période de fermeture, il faut passer à un dispositif plus structurant. Il conviendrait d’aider l’ensemble des éditeurs à étaler les sorties dans le temps. Travailler directement sur leur situation financière me semble prioritaire, en se projetant sur deux ans au moins, avec une ambition de véritable politique structurelle : comme le tourisme, le cinéma est un secteur stratégique pour la France, en termes d’emplois et de rayonnement international, un véritable enjeu de softpower.

Le crédit d’impôt que vous demandez reste-t-il lettre morte ?

Un crédit d’impôt est plus que jamais pertinent pour aider les éditeurs à restaurer leur capacité à investir en montants garantis dans de nouveaux projets et dans les frais de sorties. Il est devenu difficile pour les éditeurs de s’engager sur des films en devenir, alors que leur présence est souvent nécessaire au tour de table financier. Les producteurs tirent la sonne d’alarme. Si l’on ne fait rien, la situation de suroffre que nous connaissons cette année va laisser la place à une raréfaction de l’offre en 2022/23 et freiner la reprise de l’ensemble du secteur. Nous espérons que le gouvernement l’entendra.