Retour vers le futur - l'édito d'Eric Libiot
Le Tour de France avait à peine décollé que le staff de France Télévisions attaquait la montagne en présentant sa grille de rentrée après une saison passablement agitée. D'abord par la commission d'enquête, finalement pas si importante, menée par Charles-Henri qui a essayé de ruiner le service public à grands coups d'attaques sous la ceinture. Son petit livre rouge a pour l'instant fait bien peu d'effets, pour ne pas dire aucun, au regard de l'engouement - nombre de visionnages des vidéos à l'appui - suscité par tous ces interrogatoires en forme de règlements de compte à O.K. Corral. On conviendra tout de même qu'à force d'allers et de retours entre le service public et les sociétés de productions, il y a des conflits d'intérêts potentiels sur lesquels il va falloir se pencher pour les réguler, voire les réglementer.
L'autre vent contraire, pris de plein fouet, ce sont les économies que doit faire France Télévisions la saison prochaine, ce qui inquiète naturellement l'ensemble du secteur. Moins de productions, moins de flux, moins de sourires. Mais l'ambiance de cette conférence de presse paraissait combative et la ligne déjà tracée restait la même : investir les réseaux sociaux, produire du vertical, capter le public jeune et le garder au chaud. En gros continuer de transformer la télévision à tous les étages ; faut-il encore l'appeler télévision d'ailleurs ? Le groupe dirigé par Delphine Ernotte n'est d'ailleurs pas le seul à redistribuer les cartes : TF1 joue maintenant avec Netflix et M6 avec Disney.
Il y encore peu les plateformes faisaient peur à tout le monde et beaucoup les voyaient avaler et digérer la télé linéaire et le cinéma. Il n'en est rien. Le coup de balancier revient, si ce n'est au milieu du terrain, au moins en un lieu qu'il va falloir défricher. Et c'est (encore) du côté de la marque rouge que ça se passe. Selon le Wall Street journal, relayé ici par 01net, Netflix, après Disney+, qui a été plus timide, envisage de créer des chaînes linéaires consacrées à des franchises, des genres ou à un catalogue spécifique et de développer ses investissements dans le sport en direct pour tenter de rétablir des audiences en baisse. C'est le monde à l'envers. À moins qu'il ne revienne à l'endroit. Les chaines historiques se transforment pour aller se faire voir ailleurs, les plateformes remontent le temps et vont finir par imiter l'ORTF.
Je pousse un peu le bouchon mais pas tant. L'arrivée des plateformes a été un séisme, bientôt suivi par la mise en orbite de YouTube. Un nouvel univers audiovisuel se dessinait et voilà qu'un autre dessin est en train de se substituer à l'ancien dont la peinture n'a même pas eu le temps de sécher. Comme dans Le Mystère Picasso, chef d'oeuvre d'Henri-Georges Clouzot dont on fête les soixante-dix cette année : on y voit l'artiste andalou peindre un tableau et bientôt le recouvrir d'un autre tableau, et puis d'un autre, et encore et encore. C'est assez magique. Artistiquement impressionnant. Personne ne sait, pas même Picasso peut-être, où son imaginaire va conduire son pinceau. C'est à la fois éphémère et grandiose. Troublant. Captivant. Et, suivant le titre du film, également mystérieux. On en est à peu près là. Le mystère qui entoure cette nouvelle configuration se dévoile à peine, quand il ne reste pas entier. Il est évidemment possible de trouver ce moment passionnant.




