Répandre la bonne parole - l'édito d'Eric Libiot
La critique outragée, la critique brisée, la critique martyrisée, mais la critique libérée ! Oui, cet incipit est une incitation en loucedé à aller voir les deux films réussis consacrés à de Gaulle qui peinent à trouver leur public en salles ; ils le trouveront sûrement mais peut-être pas à la hauteur des espoirs de Pathé à l’origine de ces ambitieux projets. Mais il résume également le rapport agité entre la critique de cinéma et tout ce qu’elle touche : le public, les producteurs, les distributeurs, les artistes… Même si parfois elle touche sans faire bouger l’un ou l’autre.
Et voilà que par la grâce du CNC, la critique revient sur le devant de la scène alors qu’elle s’en était éloignée, parfois contre son gré, remplacée par les créateurs de contenus (si tant est qu’on puisse parler de critique) ou mise sur la touche par les patrons de la presse généraliste, toujours enclin à faire moins de place à la culture. Vendredi 12 juin le CNC organisait donc un débat : “La cinéphilie à l’ère numérique : quels nouveaux espaces pour la critique et les conversations autour des films ?”
Il faut d’abord considérer que le CNC a raison d’imaginer ces rencontres, partant du principe qu’il vaut mieux échanger que de ne pas le faire. Autour des micros, des jeunes et des moins jeunes critiques aiguisant leurs arguments sur le Net, là où tout le monde peut parler de tout alors pourquoi pas de cinéma. Il faut également considérer l’importance de ces prises de paroles, même si elles ratissent large, des avis plus ou moins éclairés des influenceurs aux points de vue aussi pointus qu’égocentrés – il y a donc de la marge. D’arguments en arguments, il s’agissait d’affirmer la nécessité de la liberté critique, le refus de tomber dans le discours promotionnel, la défense d’un point de vue original… Toutes choses milles fois débattues au XXème siècle ; oui, c’est une phrase de boomer. Le même discours a sans doute été entendu en 2002, 2011 et 2019.
Ce qui est nouveau, tout de même, au-delà d’un discours critique renouvelé grâce à de nouvelles technologies, sans qu’il soit ici question de qualité, c’est l’investissement qu’y met le CNC. Gaëtan Bruel, son patron, souhaite ainsi lancer « un appel à projets consacrés aux innovations innovantes sur les médias sociaux. » Et d’ajouter, lyrique : “il faut permettre à de nouvelles formes de médiation culturelle de réenchanter la rencontre entre les œuvres et leur public.”
Une semaine plus tard, Gaëtan Bruel remontait au créneau et sur scène lors des Rencontres du cinéma indépendant organisée par le Syndicat des distributeurs indépendants. Il s’agissait, plus généralement, de répandre la bonne parole à l’endroit de celles et ceux qui s’évertuent à critiquer le CNC. Il faut expliquer, expliquer encore, et renouveler le discours sur le cinéma afin que le public comprenne comment fonctionne son cinéma. Chacun doit y prendre part. Notamment la critique.
J'espère que Gaëtan Bruel est un habile négociateur. Sans quoi son projet s’écrasera contre un mur. Il ne faudrait pas qu’il confonde “médiation culturelle” et “critique de films” comme il devra faire attention au moment où la “nécessité de la liberté de parole” se heurtera aux engagements, fussent-ils sincères, d’un établissement public désireux, comme il le dit, de “renouveler la critique de cinéma”. Si le débat mérite d’être lancé, il est encore un peu flou. Marier en même temps les contraires est un sport national qui a ses limites.




