Mercure en hausse ? L'édito d'Eric Libiot
Avions en papier qui traversent la salle, bruits d’animaux en tous genres, “lapins” lancés par les spectateurs de tous les fauteuils… Les projections du Festival international du film d’animation d’Annecy (21-27 juin) ont leur rituel qui resserre une communauté fidèle, heureuse de se retrouver sur les bords du lac, d’évaluer l’état des films à venir lors des séances WIP (work in progress, soit “travail en progression” en bon français animé), de discuter business, de débattre et de s’ébattre. Plus important festival du genre au monde, qui accueille, dieux, déesses et des saints animés, autant qu’il mesure l’état de la profession et du milieu, qui, il y a encore peu, s’inquiétait d’une récession annoncée après un boom dû à un investissement massif des plateformes. Mais un boom, quand ce n’est pas une bulle, anticipe toujours un retour à des moments plus calmes. L’euphorie est ainsi mauvaise conseillère mais souvent inévitable. On en est là.
Dans l’entretien qu’il donne à Écran Total, Marcel Jean, le toujours enthousiaste délégué artistique du Festival d’Annecy déclare : “Je ne perçois aucune baisse de vitalité au regard des projets que nous avons reçus. (...) Les Français restent très présents et dynamiques.” Et de noter également que la richesse des WIP n’a pas de quoi l’inquiéter – il est vrai que c’est à cette aune-là qu’il est possible de prendre la température des mois à venir. Élevée, donc. Chaude, peut-être. Brûlante, on verra bien. Cette année les différentes sections du Festival de Cannes ont d’ailleurs indiqué un mercure en hausse : Jim Queen en séance de minuit et déjà en salle, Le Corset au Certain regard, In Waves en ouverture de la Semaine de la critique, Carmen, l’oiseau rebelle à la Quinzaine et Blaise à l’ACID. De mémoire de boomer, on n’a jamais vu ça.
Peut-être faut-il créer autrement : un peu moins d'ambition, mais plus d’effort sur les scénarios.
Donc tout va bien. Faut voir, tout de même… Disons que Marcel Jean est dans son rôle de patron au panache blanc qu’il faudrait suivre les yeux fermés (!), même si sa connaissance du genre, sa vista et son analyse globale est (ausi) à prendre en compte. À écouter ceux et celles qui ont les mains dans la gouache, l’ambiance est un peu moins colorée. Phuong Mai Nguen, la réalisatrice de In Waves (en compétition à Annecy), me disait son inquiétude de la place toujours plus grandissante prise par l’IA et des réticences des producteurs à se lancer dans des projets, ses camarades de crayons restant régulièrement au bord du chemin. Pour un temps peut-on espérer. Cela dit, le financement des films “live” n’est pas forcément plus facile.
Phuong Mai Nguen reprenait également le même discours, peu ou prou, que celui de Philippe Martin, le producteur de La Vénus électrique, interrogé par Écran Total au moment de la présentation du film en ouverture de Cannes. S’il ne faut pas sacrifier aux désirs artistiques, peut-être faut-il créer autrement : un peu moins d’ambition, mais plus d’effort sur les scénarios.
C’est tout de même étrange qu’on en revienne encore là : raconter des histoires et les raconter mieux. C’est étrange parce que ce travail-là, celui des scénaristes, est toujours si peu valorisé ; bouffé par l’IA d’un côté, mal rémunéré de l’autre. La réussite n’est pas forcément liée au déploiement d’effets spectaculaires, plutôt à l’attention portée aux personnages et aux intrigues de manière à pousser le public à s’extraire du canapé. Il serait grand temps d’animer ce dessein-là.




