Court ou long ? – L’édito d’Eric Libiot

3 juin 2026
Eric Libiot revient sur les principaux faits de la semaine écoulée et les enjeux de celles à venir.

Alain Delon dans Le Guépard de Luchino Visconti

C’est une réplique célèbre, lue d‘abord sous la plume de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, puis entendue de la bouche de Tancrède Falconeri, interprété par Alain Delon dans Le Guépard de Luchino Visconti : « il faut que tout change pour que rien ne change ». Ce qui est devenu un aphorisme pourrait résumer la situation actuelle du monde du cinéma et de l’audiovisuel réunis. Est-ce la période pré-électorale qui se joue déjà, toujours est-il que le secteur semble déstabilisé comme jamais. Ou inquiet. Ou combattif. Ou fataliste.

Il y a la chronique des constats annoncés : obligation pour France Télévisions de se lancer dans un grand plan d’économie, situation difficile du secteur de la distribution cinéma (en général et pour Bac films en particulier), future prise contrôle d’UGC par le groupe Bolloré (concentration verticale assumée) …

Il y a des événements conjoncturels bruyants : les rapports entre Canal + et la profession (mise en garde renouvelée de Maxime Saada, le patron du groupe, attentisme prudent des producteurs…), les attaques du Rassemblement national contre le CNC, le petit livre rouge de Charles-Henri… Il y a des mouvements dont on ne sait pas toujours par quel bout les prendre : la chronologie des médias régulièrement actée et remise en question, la politique éditoriale des plateformes (aider le cinéma mais se méfier de la diversité), l’invasion de l’IA qui sort par la porte et revient par les fenêtres.

Il y a enfin des signes peut-être plus faibles mais qui finissent par changer la couleur du décor : la raréfaction des nouveaux formats télé annoncée par The Wit (attentisme, peur du risque ou confiance dans la routine ?), l’interrogation des producteurs sur la pertinence des IP qui empêchent la nouveauté, quand Morad Koufane, Directeur des séries internationales à France Télévisions, dans un entretien à Écran Total, dit se positionner « sur les grandes IP » comme Lucky Luke ou Zorro. Ajoutez-y une pincée de situation internationale indécise, un air du temps anxiogène, une campagne présidentielle française encore floue et vous avez de quoi sortir le maillot de bain du placard le sourire aux lèvres… Ou pas.

Et maintenant quoi ? Personne ne semble le savoir – et moi non plus, désolé. Ce qu’on peut tout de même remarquer, c’est que ce moment-là, plus que jamais, met en opposition court-termisme et long-termisme. Ce que dit finalement Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son roman et Visconti dans son film. Et qui raconte la complexité du monde, qu’il est possible de trouver passionnante en ce qu’elle enrichit l’altérité et l’obligation de vivre ensemble (sujet de philo, vous avez 4 heures). Le court-termisme, qu’un homme comme Donald Trump a hissé au rang de concept idéologique, fait aujourd’hui la course en tête. Il faut savoir s’en extraire. Le court-termisme crée des rapports de force trop souvent rugueux et clivants qui, s’ils sont nécessaires pour mettre les cartes sur la table, doivent rapidement être dépassés pour regarder un peu plus loin – les tensions entre le cinéma et Canal + en sont un témoin exemplaire. Il faut rêver de grands débats, de symposiums, de tables rondes, de discours enflammés avec à la clé des décisions tangibles et non plus des « on se reverra ». Discuter, décider, mettre en œuvre…. mais ensemble. Seuls mots d’ordre valables contre l’entre-soi. Le CNC fête ses 80 ans à la rentrée : il pourrait s’offrir ce cadeau-là.