Montée au filet – L'édito d'Eric Libiot
Une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood s’était planté en réalisant Invictus, épopée de l’équipe de rugby sud-africaine lors de la coupe du monde dans son pays, sous l’ère de Nelson Mandela. Mettre en scène à postériori un match, quel qu’il soit, ne parvient jamais à restituer l’effet de réel, les rebondissements (avec ou sans ballon), les doutes des arbitres et le talent des joueurs, soit ce grain de folie qui fait la légendaire incertitude du sport ; expression à la fois convenue et mille fois vraie. Les films qui racontent le tennis, le foot, le basket ou le base-ball sont (plus ou moins) réussis lorsqu’ils pointent autre chose que les matchs eux-mêmes. Tout simplement parce que dans ce type d’événements, le direct sportif ne se consomme pas froid, ni tiède, ni réchauffé, ou s’il le fait il perd l’essentiel. Même un match en replay sans rien savoir du résultat est hors-course puisqu’un coup de zapette permet d’éviter les temps-morts, ce qui est une aberration.
Les streamers se tournent de plus en plus vers le live et le sport, pour fidéliser leurs abonnés mais aussi pour mettre la main sur un marché publicitaire afférent.
Il suffit pour s’en convaincre de mesurer les audiences des compétitions sur les chaînes historiques françaises qui enquillent classiques cyclistes, Top 14, Formule 1, matchs de foot des Bleus, et bientôt la quinzaine de Roland-Garros qui fait les beaux jours de France Télévisions depuis la victoire des Mousquetaires (ou presque). Le service public s’y colle encore cette année avec… Prime Vidéo qui diffuse notamment les nocturnes depuis 2021. L’hégémonie des chaînes historiques prenait alors un coup sur la cafetière, voire un but contre son camp, mais ce n’était là que le coup d’envoi d’un match dont le résultat final est lui aussi incertain ; une belle mise en abîme mais également un séisme dans le secteur “streamingo-télévisuel”.
Habitué à la diffusion à froid (listes de films et de séries à n’en plus finir), les streamers se tournent de plus en plus vers le live et le sport, à la fois pour fidéliser plus sûrement leurs abonnés mais aussi pour mettre la main sur un marché publicitaire afférent. Netflix, AppleTV+, Prime Vidéo, Disney + : tout le monde est dans la course et en ce début de 2026 le sprint semble déjà lancé à écouter les déclarations des patrons de ces plateformes. C’est le énième bouleversement dans un secteur télé qui s’accrochait il y a encore peu à ces directs si intenses.
Selon une étude de l'Arcom, les Français étaient encore majoritairement tournés vers les chaînes historiques françaises lorsqu’il s’agissait de taquiner le ballon. Dans l’univers mondialisé des droits sportifs, la France ressemble de plus en plus à un village gaulois, fier de mille ans d’histoire. Mais ce n’est qu’une question d’offre et de temps pour que les streamers et leur moyens financiers ne viennent animer la partie, la bousculer sûrement et peut-être la plier. Le marché payant a sans doute ses vertus, notamment de pouvoir alimenter le secteur sportif qui parfois manque de moyens pour peu qu’il s’intéresse à des sports encore confidentiels qu’il pourrait ainsi mettre en lumière. On peut rêver. Après tout Canal + a mis en orbite le rugby en diffusant tous les week-ends le Top 14. France.tv a déjà répondu en lançant le 4 février sa chaîne 100% sport avec épreuves en direct et docs en tous genres. Il faut applaudir. Toute l’actualité “streamingo-télévisuelle” esquisse en fait le même constat : sans un audiovisuel public fort point de salut. Le reste n’est que littérature…




