Une bataille après les autres – L’édito d’Eric Libiot
Quatre mots pour résumer la situation : « le moment est grave ». Le communiqué que l’ARP a publié en clôture de ses Rencontres cinématographiques du Touquet-Paris-Plage n’est pas des plus optimistes. Mais c’est souvent la recette-maison : appuyer là où ça fait mal et ne pas se satisfaire des (éventuelles) bonnes nouvelles du secteur. Cela dit, les raisons de se réjouir cette année n’étaient pas très nombreuses. Plus exactement, il y a dans l’air des indicateurs qui disent bien que la profession dans son ensemble (production, distribution, exploitation, diffusion) se prépare à des mois mouvants et peut-être inquiétants. C’est souvent le cas me direz-vous. C’est vrai, sauf qu’aujourd’hui la politique s’en mêle plus qu’hier.
Si l’amendement visant « à réduire le taux du crédit d’impôt pour la production cinématographique dans le cadre du projet de loi de finances 2026 » a bien été retiré avant le vote par l’Assemblée Nationale, il avait tout de même été voté en commission des finances. Quant au Rassemblement National, qui a tenté en vain de remettre cet amendement sur le tapis, il en a profité pour (re)dire son hostilité à l’encontre du CNC qu’il voulait déjà supprimer il y a sept mois. Pas sûr (euphémisme) que le parti en reste là, s’il accède au pouvoir. Pas sûr, non plus, que le CNC disparaisse d’un simple claquement de vote mais cet air-là est évidemment très mauvais.
Il y a dans l’air des indicateurs qui disent bien que la profession dans son ensemble se prépare à des mois mouvants et peut-être inquiétants.
Du côté argent content, Maxime Saada, président du directoire de Canal +, a déclaré souhaiter « augmenter [ses] investissements dans le cinéma français » mais se demande s’il ne faudrait pas revoir la chronologie des médias dont l’accord court jusqu’au 31 décembre 2027 et sera renouvelable par tacite reconduction. A lire entre les mots de Maxime Saada : la tacite reconduction est déjà obsolète et une renégociation est peut- être dans les tuyaux plus tôt que prévu ; en tout cas elle l’est visiblement dans l’esprit du patron de C+. Toujours au rayon investissements, Martin Ajdari, président de l’Arcom, s’est réjoui de voir les plateformes étrangères investir dans la production française ; c’est une obligation mais la hausse de 18 % par rapport à 2024 pour un total de 397 M€, est à noter. Reste que tous les regards se tournent maintenant vers YouTube, acteur devenu important du secteur pour la diffusion de contenus, et qui devrait, sans doute, se plier à ce même type d’obligations.
D’autant que les préfinancements de France Télévisions sont toujours fragilisés par un budget qui s’annonce en forte baisse. D’autant (bis) qu’une étude réalisée par l’Union des producteurs de cinéma et de contenus publicitaires (UPC) révèle qu’avec « près de deux films sur trois déficitaires, le cinéma "du milieu" traverse une crise profonde. » D’autant (ter) qu’Olivier Henrard, directeur général du CNC, a pointé les coups de menton, voire de bâtons, de Hollywood visant à s’attaquer au cinéma européen. « Le véritable débat, a-t-il souligné, est celui de savoir quel modèle de régulation on choisit, à la poursuite de quels objectifs. »
De mémoire, il y a eu peu de périodes où toutes ces questions, liées aux évolutions autant économiques qu’artistiques et comportementales, ont été si présentes en même temps. Il faudrait maintenant s’asseoir autour de la table pour mettre tout ça d’équerre. Il faudrait surtout une volonté politique et ministérielle clairement énoncée. C’est loin d’être le cas.


