Giboulées de mars - L'édito d'Eric Libiot

20 mars 2024
Eric Libiot, rédacteur en chef d'Ecran total, livre son point de vue sur la semaine écoulée et sur les enjeux de celles à venir.
Rodolphe Saadé vs Bolloré - Pierre Abouchahla

C’est le marabout de ficelle de cheval de la semaine. Mardi 12 mars, Rachida Dati confirmait devant le Sénat sa volonté de mettre en place une gouvernance commune pour l’audiovisuel public ; mercredi 13, Vincent Bolloré défendait ses chaînes, Canal +, C8 et CNews devant la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale sur les fréquences TNT bientôt renouvelées ; vendredi 15, le groupe CMA CGM de Rodolphe Saadé, via sa filiale Whynot média, annonçait notamment le rachat de BMFTV et de RMC ; enfin dimanche 17, Sibyle Veil, PDG de Radio France, disait ses réticences à la proposition de Rachida Dati dans un entretien à La Tribune Dimanche, appartenant à Whynot média… Voilà qui dessine un paysage mouvant pour ne pas écrire éruptif.

Reprenons. La ministre de la culture, les yeux baissés sur ses notes et la parole moins assurée que d’habitude l’affirme : concernant cette gouvernance commune “on va y aller, en tout cas on va tenter de la faire parce que c’est absolument nécessaire.” Et il faut se dépêcher car “c’est la dernière année où c’est possible”. En 2025, la ministre aura d’autres chats à fouetter, notamment la campagne pour la Mairie de Paris. La fenêtre de tir, puisque chacun est appelé à se réarmer, c’est l’été après les Européennes et avant la rentrée législative. A moins que le Président n’en fasse le dossier de l’automne. Mais il faudrait d’abord assurer la pérennité du budget de l’audiovisuel. Et mesurer les conséquences des résultats des élections. L’été sera chaud pour certains, glacial pour d’autres, et le dossier porté par Rachida Dati pourrait en faire les frais - si l’on peut dire. D’autant que la ministre semble moyennement convaincue quand elle déclare : “Il faut une gouvernance commune sinon ça n’ira pas mieux après.” On a déjà entendu meilleur argument.

Autre événement de cette semaine agitée : le prise de parole de Vincent Bolloré et la montée en puissance Rodolphe Saadé dans les médias. Que ces deux patrons aient été sur le devant de la scène à deux jours d’intervalle est évidemment un hasard puisque, sur le papier, il y a peu de lien entre une audition et un rachat. Mais finalement peut-être pas. Face au groupe de Vincent Bolloré, à la communication maladroite et aux engagement bien à droite, se place maintenant Whynot média de Rodolphe Saadé, plutôt macro-compatible, qui ne se contente plus de la presse régionale et nationale, mais investit dans l’audiovisuel. La Tribune du dimanche, lancé à l’automne par Saadé, se positionne ouvertement contre Le Journal du dimanche de Bolloré, tandis que BFMTV, première chaine d’info en continu en 2023, va tenter de résister à CNews qui lui bouffe des parts d’audience sur le dos. Les deux grands patrons ont maintenant les mêmes billes en main : presse écrite, radio et télé. L’affrontement, car affrontement il y a, est médiatique, économique et bien sûr politique. Sur ces entrefaites, la patronne de radio France annonce donc dans La Tribune du dimanche “qu’une fusion de l’audiovisuel public affaiblirait la radio.” Sibyle Veil souhaite travailler avec ses alter egos mais sans “compromettre la spécificité [de chaque] média”. Le projet de gouvernance commune n’est pas sa tasse de thé. Il n’est sans doute pas non plus la tasse de thé de Vincent Bolloré et de Rodolphe Saadé qui n’ont pas intérêt à voir se dresser devant eux un groupe public plus imposant qu’il ne l’est aujourd’hui. Même si la fusion est ratée, elle ferait de l’ombre. Fin de la semaine. Mais pas des hostilités.