30 ans d'Ecran total : "Histoire d'une naissance", par Serge Siritzky, fondateur d'Ecran total

15 novembre 2023
Écran total n’existerait pas sans lui, et célébrer cet anniversaire des 30 ans sans lui donner la parole n’aurait pas de sens. Il l’a lancé avec passion, développé avec persévérance, défendu avec acharnement et en a fait un organe d’expertise et d’analyse sans pareil. Il nous raconte son histoire, son parcours qui se confond avec l’évolution de ce secteur.
Serge Siritzky

Le premier numéro d’Écran total est paru le 13 octobre 1993, il y a 30 ans. Mais comprendre son histoire, il faut commencer bien avant. Tout d’abord, bien avant que mon métier ait été celui de directeur de journal, j’avais par ma famille, pendant 10 ans, exercé, dans le cinéma, les métiers d’exploitant, de distributeur et de producteur. J’avais moi-même fait racheter la société de production de fiction, Télécip. Je connaissais donc bien l’audiovisuel de l’intérieur.

En quittant ces métiers, je savais que l’information professionnelle en France n’était pas satisfaisante, à la différence de celle des États-Unis ou du Royaume-Uni. C’est ainsi que j’ai décidé de lancer le 30 avril 1986 Téléscoop, une newsletter hebdomadaire de 8 pages (en papier). Outre le suivi de l’actualité de la télévision, elle innovait de deux façons. D’une part, en publiant, en exclusivité, les audiences et les parts de marché de tout le prime-time des chaînes hertziennes gratuites. J’avais réussi à convaincre Médiamétrie que les producteurs, et pas uniquement les chaînes et les agences de publicité, devaient pouvoir s’y abonner. C’était donc dans leur intérêt de me fournir ces données. D’autre part, je publiais chaque semaine un éditorial analysant les évolutions du secteur, les stratégies des entreprises ainsi que les grands enjeux de la création et de l’industrie. Le succès est immédiat.

Je me décidais alors à lancer une newsletter bi-hebdomadaire pour les professionnels du cinéma. Comme je ne N’ayant pas accès au nombre d’entrées en salle à ce moment-là, je choisis d’axer sa politique éditoriale sur les budgets et le financement de la production des films. Cette publication de 12 pages, lancée le 19 février 1990, s’appelait Cinéfinances.info. En outre, je suivais aussi un marché en plein développement, celui de la K7 vidéo. Surtout, très vite, je me rendis compte du dynamisme de la création et de la production belge francophone que je décidais de couvrir comme le marché français. Là encore, cette publication fut d’emblée un succès.

C’est alors que je me dis que la télévision et le cinéma faisaient partis du secteur audiovisuel et que celui-ci comprenait aussi la radio et la musique. Bien que je n’eusse jamais travaillé dans ces branches, je lançais le 12 mars 1992 une newsletter hebdomadaire de 8 pages Radio & Musique info. Or, je peux l’avouer aujourd’hui, depuis le lancement de Téléscoop j’avais eu un lecteur attentif et qui me le fit très vite savoir : André Rousselet, le PDG de Canal +. Il me téléphonait régulièrement pour commenter mes éditoriaux, et, régulièrement, il m’invitait à déjeuner pour avoir mon avis sur un ou plusieurs sujets. C’était évidemment une très utile source de scoops.

Serge Siritzky en 5 dates

Serge Siritzky
Fondateur d'Ecran total
  • 1945 : Naissance à New-York
  • 1970 : Sort de l’ENA
  • 1971 : Crée le magazine Vie Publique
  • 1981 : Président de la Fédération nationale des cinémas
  • 1993 : Crée Ecran total

Des trois newsletters au magazine Ecran total

Un jour, il me demanda pourquoi, plutôt que de me contenter de newsletters, je ne lançais pas un magazine couvrant l’ensemble des secteurs, comme le « Variety » américain ? D’emblée, cela me parut être une bonne idée, puisque j’allais pouvoir, dès le départ, cumuler les abonnés des trois publications existantes. En outre, les professionnels de chacun des quatre secteurs s’intéressaient aux autres. Ainsi, les stars du disque l’étaient également dans les émissions de variétés de la télévision et la radio. Un magazine est beaucoup plus cher à fabriquer qu’une newsletter. Mais il bénéficie de ressources publicitaires. Et, compte tenu de sa couverture à la fois du grand et du petit écran, je choisis Écran total comme titre du magazine. A noter qu’Écran total, innovait en couvrant systématiquement la technique. Car il était clair que celle-ci n’allait cesser d’évoluer et d’offrir de nouvelles opportunités. Quel que soit son métier dans le cinéma et l’audiovisuel, on se devait donc de s’intéresser aux progrès de cette technologie. Par ailleurs, les professionnels de ces secteurs se devaient de suivre â la fois leurs concurrents et le marché de leurs clients. Et leur secteur allait devenir de plus en plus important.
Ce choix se révéla justifié par le passage progressif de l’ensemble de l’audiovisuel de l’analogique au numérique. Les secteurs couverts par Écran total en furent bouleversés. Lorsque le premier numéro du magazine parut, cela faisait 10 ans que la fréquentation du cinéma en France n’avait cessé de chuter pour passer de 202 millions de spectateurs en 1982 à 116 millions en 1993. Or, le 6 octobre, la semaine précédant le lancement du journal, Pathé avait ouvert les deux premiers multiplexes en France. Et leurs résultats avaient été exceptionnels. Le cinéma français venait de trouver sa pierre philosophale. Le succès de ces deux premiers multiplexes, que le magazine souligna fortement, allait évidemment faire des émules et permit au cinéma en France à revenir progressivement à une fréquentation annuelle de 200 millions de spectateurs.

Ce qui est remarquable, c’est qu’existait depuis 1998 à Bruxelles, le Kinépolis, un multiplexe de 25 salles, qui marchait de manière exceptionnelle et qu’il fallut 5 ans pour qu’un exploitant français, en l’occurrence Jérôme Seydoux, propriétaire et PDG de Pathé, décide d’imiter cette formule gagnante.

Ci-dessous, l'edito du n°1 d'Ecran total daté du 6 octobre 1993.
"Ecran Total", c'est l'écran de votre futur terminal "numérique" qui sera - peut-être avant cinq ans - à la fois téléviseur, lecteur de disques, ordinateur et téléphone.
Mais c'est aussi l'un des écrans géants des mégacomplexes de salles de cinéma que Pathé vient d'ouvrir près de Toulon et à Belle-Epine, et dont les résultats sont impressionnants.
Ainsi, malgré la crise, l'audiovisuel, dans toutes ses composantes, apparaît comme un secteur en plein développement. C'est en tout cas cette analyse qui nous a amené à lancer le premier hebdomadaire qui s'adresse à l'ensemble des professionnels de l'industrie audiovisuelle, du cinéma à la radio, en passant par la télévision, la vidéo ou les CD-1.
Cet objet très large nous paraît répondre à une nécessité.
Aujourd'hui, quand on travaille dans un de ces secteurs, il n'est plus possible de ne pas s'intéresser aux autres, soit qu'ils constituent des débouchés supplémentaires ou des diversifications possibles, soit qu'ils puissent être des concurrents potentiels.
Ainsi, le lancement depuis Londres de la chaîne TNT-Cartoon concerne directement les exploitants de salle de cinéma comme les producteurs de films ou de télévision. "Ecran Total" parlera bien entendu d'économie et de finances, mais aussi de technologie - puisque c'est elle qui élargit constamment l'horizon -, et de création, car le talent est un moteur encore plus puissant que l'argent et la technologie. Chaque fois que cela sera nécessaire, nous essayerons d'éclairer les lecteurs sur les grands enjeux stratégiques. Mais "Ecran Total" sera avant tout un outil de travail. avec des informations pratiques et utiles, qui devraient faciliter l'activité de chaque lecteur.
Nous avons enfin l'ambition de refléter les préoccupations et les points de vue des professionnels, même lorsqu'ils s'opposent, tant dans l'orientation de nos articles que par les nombreuses interviews et tribunes dans lesquelles ils pourront s'exprimer: la raison d'être d'"Ecran Total", c'est aussi d'être le forum où les acteurs de l'audiovisuel français et francophone échangent et font avancer leurs idées.

Une révolution technologique permanente

Les premières années d’Écran total furent marquées par la révolution technologique permanente. Cela commença par le passage du disque vinyl au CD, de la cassette du magnétoscope au DVD et à son lecteur. Puis, la télévision fut touchée. En 1993, les 5 chaînes hertziennes analogiques étaient déjà complétées par de nombreuses chaînes thématiques du câble et du satellite. 

Un secteur en pleine croissance qu’Écran total couvrait abondamment. Mais cette croissance allait exploser avec le passage de la télévision au numérique. Lors du lancement de la TNT en 2005, les 5 chaînes nationales, passèrent à 30, dont 7 payantes auxquelles s’ajoutèrent 42 chaînes locales. Les plus importantes des chaînes du câble et du satellite y émigrèrent. D’autres furent créées spécialement à cette occasion, notamment les chaînes d’information. Puis, au hertzien s’ajoutèrent de nombreuses chaînes numériques qui remplacèrent le câble. Le magazine consacrait désormais une rubrique au webcasting.

Par ailleurs, si Écran total était le magazine de référence des professionnels de la télévision, il ne cessait de renforcer sa couverture du cinéma. Outre le budget et le financement des films, il réussit à diffuser le box-office national hebdomadaire des films et des principales villes avec une série de baromètres destinés aux exploitants et aux distributeurs. Pour prendre un seul exemple : le coefficient de la fréquentation nationale par rapport à la fréquentation parisienne qui indiquait quelle était la « profondeur » d’un film. Toutes ces statistiques furent regroupées dans un cahier de 8 pages : « Le journal des cinémas ». S’ajoutait, à celui-ci, la programmation à venir des films et les films en tournage.

Et, le 2 septembre 1998, Écran total fournit en exclusivité à ses lecteurs un outil révolutionnaire, l’Écho du public. Chaque semaine, l’Observatoire de la satisfaction, créé par Bertrand Lott, interrogeait à la sortie des salles parisiennes plus de 800 spectateurs sur ce qu’ils pensaient du film qu’ils avaient vu. Cela donnait un taux de recommandation global, par sexe et pour les plus ou moins 25 ans. Une indication précieuse sur le bouche à oreille concernant le film et la tenue de sa fréquentation.

Autre innovation la même année : la création des Ithèmes, une remise de prix aux chaînes du câble, à leurs émissions et à leurs stars. Les prix étaient remis par des jurys de professionnels. L’Express, Télé 7 jour et France info étaient nos partenaires. La remise des prix avait lieu à la salle Equinox à Paris, devant 800 professionnels. En 2000 la soirée fut retransmise sur internet.

La manifestation marqua sans aucun doute un tournant dans l’histoire de la télévision parce qu’elle permit à tous ses professionnels de se rendre compte à quel point leur secteur était innovant et en expansion. La remise des prix se déroulait en effet dans un incroyable climat. Il y avait un animateur, mais chaque lauréat n’hésitait pas à improviser un sketch et faisant souvent intervenir la salle. Surtout, on sentait que les jeunes lauréats seraient les stars de demain. Et quand je consulte les articles présentant les lauréats, je découvre effectivement des stars d’aujourd’hui : comédiens, journalistes, présentateurs, réalisateurs, producteurs, directeurs de chaînes. Mais un tel évènement était très couteux. Malgré le soutien de nombreux annonceurs ce n’était pas rentable. Écran total n’alla pas au-delà de la troisième édition.

Cela faisait beaucoup à couvrir pour l’équipe du magazine. C’est pourquoi en 2001, Écran total cessa de suivre la radio et le disque. Le magazine choisit de ne se consacrer qu’à l’industrie de l’image, en conformité avec son titre.

Le numérique conquiert tout le cinéma

Le numérique se généralisa dans la production de contenus. Il était devenu la norme pour la télévision hertzienne et se substitua à la télévision par câble, permettant un nombre illimité de chaînes. A noter que les chaînes françaises, qui, à la différence des grandes chaînes étrangères, privilégiaient essentiellement les fictions unitaires. Avec la généralisation du numérique, la production de séries devint la norme en France, comme elle l’était à l’étranger depuis longtemps. A cette occasion, Écran total chargea Yves Lavandier d’une rubrique sur le scénario, car, avec la série, le scénariste, et surtout le webcaster, et non le réalisateur, devenait le principal créateur de la série.

Puis ce fut la diffusion en salle qui devint entièrement numérique. Cela entraîna la fin de la copie et une économie considérable pour les distributeurs. Au contraire, les exploitants durent réaliser des investissements considérables dans leur nouveau matériel de projection. Le CNC les aida pour accélérer cette mutation.

Cette révolution provoqua la disparition d’un important secteur du cinéma, les fabricants de pellicule et les laboratoires. Dans les salles, elle permit de supprimer la manipulation des copies et de réduire les coûts. La programmation des salles se fait désormais sur un clavier. Quant aux distributeurs, la réduction des coûts de diffusion leur permet d’augmenter leurs dépenses de promotion et leur préfinancement des films. Surtout, le nombre de films français produits et de films étrangers distribués a fortement augmenté. Et certains films porteurs sortent désormais dans plus de 800 salles.

Mais la numérisation n’est pas la seule à avoir révolutionné l’audiovisuel. Les pouvoirs publics ont bouleversé son financement en augmentant le nombre d’intervenants et de sources de préfinancement : régions, Soficas, plateformes de S-vod, crédit d’impôt, etc. Enfin, à la suite d’une étude que j’avais réalisée, le CNC a décidé d’inciter à la création de grands studios de tournage profilés pour la production de films à gros budget, y compris américains, et de séries. Cela devrait supprimer l’un des principaux goulots d’étranglement à la production de films, notamment américains, et de séries en France.

L 'avènement des réseaux sociaux et de l'Intelligence Artificielle

Nous sommes aujourd’hui entrés dans une nouvelle phase de l’audiovisuel. La S-vod s’est ajoutée à la télévision linéaire. Cette dernière va-t-elle rester le principal média ? Et toutes ces plateformes mondiales vont-elles pouvoir survivre ou certaines ne vont-elles pas finir par menacer l’équilibre financier du studio qui les possèdent ? Par ailleurs, la vod par location est un secteur beaucoup plus prometteur que la vidéo ne l’a jamais été.

Enfin, les réseaux sociaux ont profondément modifié la promotion de l’audiovisuel tandis que YouTube permet une nouvelle croissance de la création et la diffusion d’images. Et l’intelligence artificielle va nécessiter de nouvelles règles du jeu.

A noter que, comme la Cour des comptes vient de le souligner, le nombre de films français produits n’a cessé de croître, passant de 150 à 200 par an, alors que la fréquentation se stabilisait autour de 200 millions de spectateurs. Donc, cela revient mécaniquement à moins d’entrées par film. Pour l’instant, l’État et la plus grande partie de la profession estiment que l’augmentation continue du nombre de films contribue à la nécessaire diversité de l’offre. Mais sur quels chiffres s’appuie cette certitude ? Est-ce qu’elle fait éclore plus de réalisateurs qui seront ensuite confirmés ? Est-ce qu’elle élargit le public ? Est-ce que quand 15 films sortent en moyenne chaque semaine, et parfois 20 ou 25, plus qu’une petite poignée d’entre eux est en mesure d’attirer l’attention du public et des médias, ce qui réduit les chances de tous les autres ? Il n’y a pas de réponse évidente à ces questions. Mais les professionnels et leurs autorités de tutelles se doivent de se les poser

En tout cas, plus que jamais un outil d’information et de réflexion tel qu’Écran total va devenir essentiel pour eux.


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Ecran Total 30 ans

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