Une méthode pour étudier les recommandations de l’algorithme de Netflix

16 février 2022
Deux chercheurs français ont mis au point une méthode pour étudier les recommandations de l’algorithme Netflix. Pour leur première expérience, ils ont cherché à savoir si les contenus européens étaient rendus invisibles chez les utilisateurs qui n'en regardent aucun.
étude algorithme Netflix

Les algorithmes de recommandation des plateformes de SVOD, Netflix en tête, sont source de fantasmes de par leur opacité. Ils ont pourtant un rôle important dans la façon dont ils mettent en avant certains contenus auprès des utilisateurs. Grégoire Bideau et Steven Tallec, deux chercheurs associés de la Chaire Pluralisme culturel et Éthique du numérique (PcEn), rattachée à l’Université Panthéon-Sorbonne, ont mis au point une méthode qui permet d’étudier le comportement de l’algorithme Netflix. “On a pas la prétention de comprendre l’algorithme”, précise Steven Tallec. “On s’est juste dit qu’on allait fournir des entrées et regarder ce qui en sort”, ajoute Grégoire Bideau.

Comme première expérience, ils ont choisi de voir si les programmes européens disparaissaient des recommandations sur la page d’accueil des utilisateurs lorsqu’ils ne regardaient aucun programme européen. “On ne sait pas trop comment sont mis en avant les programmes européens sur Netflix, car personne ne l’a étudié”, explique Grégoire Bideau. Le sujet de la place des programmes européens sur la plateforme revient pourtant souvent parmi les discussions entre professionnels du secteur et chez les régulateurs. La directive européenne SMA invite même à “mettre en valeur” les productions européennes sur les plateformes. Mais comment savoir si Netflix met en valeur un type de programme en particulier si chaque utilisateur est confronté à une sélection différente et unique de programmes ? C’est la question que s’est posée le duo.

La Chaire PcEn a pour particularité d’être financée uniquement par des partenaires extérieurs à l’université. Parmi eux, le Ministère de la culture, la Sacd, la Sacem, mais aussi des diffuseurs comme Arte, Amazon Prime Video et Netflix. Les deux chercheurs certifient toutefois que les entreprises restent simples mécènes et n’interviennent pas dans les travaux de la Chaire, ni ne fournissent de données.

“Pas de disparition des contenus européens”

Pour mener leur expérience, ils ont utilisé la base de données contenant l’ensemble du catalogue de Netflix en France. Ils ont ensuite associé les titres avec des métadonnées extraites du site IMDb pour identifier le pays d’origine des programmes. Les deux chercheurs ont ensuite fourni des listes de films et séries à 20 Raspberry Pi, des nano-ordinateurs qui coûtent quelques dizaines d’euros et consomment très peu d’énergie. Les 20 appareils ont visionné ces programmes pendant 3 heures tous les jours (de 18 à 21h), pendant 8 jours. 10 ordinateurs n’ont regardé que des programmes européens, et 10 autres n’ont visionné que des programmes extra-européens.

Les chercheurs ont ensuite compté, chaque jour, le nombre de programmes européens présents sur la page d’accueil des comptes de chaque ordinateur. Comme le montrent les deux graphiques, où chaque courbe représente un ordinateur différent, on observe qu’il n’y a pas de différence notable entre les deux groupes. “Ce qu’on peut dire assez catégoriquement, c’est qu’il n’y a pas de disparition des contenus européens parmi les recommandations des utilisateurs qui regardent aucun contenu européen”, conclut Grégoire Bideau.

“Il semblerait donc que la crainte d’une « invisibilisation par l’algorithme », exprimée par de nombreux professionnels et régulateurs européens, ne soit pas fondée. Objectivement, il ne semble pas y avoir de raison de s’inquiéter”, écrivent les deux chercheurs dans leur article.

Le nombre de programmes européens présents chaque jour sur la plage d’accueil Netflix de chaque ordinateur du groupe ne visionnant que des contenus européens.
Le nombre de programmes européens présents chaque jour sur la plage d’accueil Netflix de chaque ordinateur du groupe ne visionnant aucun contenu européen.

Au final, la nationalité d’un programme ne serait donc pas un critère pour la plateforme ? Difficile de tirer une conclusion si catégorique. Mais on peut penser que c’est un facteur moins important que son genre. “Un usager de Netflix n’a pas forcément conscience de s’il regarde un contenu européen ou américain”, affirme Steven Tallec.

Grégoire Bideau et Steven Tallec prévoient de poursuivre leurs expériences avec d’autres critères. “On a fait l’expérience sur les nationalités uniquement car c’est une question que les gens se posaient”, admet Grégoire Bideau. “Mais on va se poser des questions plus intéressantes, plus fun”. “Et qui sont un peu plus liées aux usages”, poursuit Steven Tallec. Ils vont notamment, dans les prochains mois, s’associer avec une professeure de Séoul, pour travailler sur la mise en avant, en France, des contenus coréens par rapport aux contenus japonais.

“On aimerait aussi s’intéresser un peu plus aux genres des programmes et aux taste clusters de Netflix.” La plateforme classe en effet ses abonnés dans 2.000 “groupes de préférences” en fonction des films et séries qu’ils regardent. De quoi réaliser de nombreuses autres expériences.

Lire l’article de Grégoire Bideau et Steven Tallec sur le site de la Chaire PcEn.

Image : Les deux chercheurs ont mis en place 20 ordinateurs Raspberry Pi qui ont visionné des programmes sur Netflix trois heures par jour pendant huit jours.