Michel Hazanavicius : « certaines oeuvres mériteraient de connaître une première vie sur le numérique »

12 décembre 2021
Le président du jury du Festival des Arcs apporte son regard sur les combats de l'industrie du cinéma (chronologie des médias, intégration des plateformes) et évoque ses deux prochains films.

Quelle place occupe le cinéma européen dans votre cinéphilie ?

Mes connaissances se concentrent principalement sur le cinéma américain et français. Même si je me suis toujours intéressé aux grandes années du cinéma italien, de Roberto Rossellini à Ettore Scola. Sans oublier le cinéma espagnol tant j’ai une tendresse particulière pour Pedro Almodovar. Mais, d’une manière générale, sans être un expert absolu du cinéma européen, il y a toujours des pépites qui émergent de toute l’Europe chaque année. Aussi bien dans le cinéma anglais que dans la nouvelle vague tchèque.

Vous avez présidé la Société Civile des Réalisateurs (L’ARP) durant plusieurs années. Êtes vous toujours au fait des débats actuels, de l’intégration des plateformes à la chronologie des médias en passant par les récents accords de Canal+ ?

La chronologie des médias est un vrai serpent de mer. Le sujet est sur toutes les lèvres depuis dix ans. La vision actuelle est avant tout celle des diffuseurs. Il serait nécessaire qu’ils usent de plus de souplesse. L’intérêt de chaque film devrait être réfléchi au cas par cas. Après tout, il y a des oeuvres qui mériteraient d’avoir une première vie sur le numérique. Ce qui leur permettrait de connaître éventuellement un succès postérieur en salles, avec une distribution beaucoup plus ciblée et une notoriété grandissante. Ce ne serait évidemment pas possible pour tous les films. Mais cela profiterait à beaucoup d’entre eux. Aujourd’hui, le numérique n’est pas utilisé de la manière la plus performante pour les films fragiles. Les accords de Canal+ semblent satisfaisants compte tenu de l’importance des engagements. Cela devrait rassurer toute la filière. Quant à l’intégration des SMAD, c’était une nécessité absolue. Et je suis ravi que l’on y parvienne enfin. Cela est dû à l’excellence de notre système. Nous disposons d’une vraie industrie du cinéma et de l’audiovisuel, qui crée ses propres contenus. Ce qui induit des enjeux culturels mais aussi industriels qui nous ont permis de bénéficier du soutien précieux des politiques dans ce combat.

L’arrivée des plateformes remet en cause l’appellation « film de cinéma » à l’heure où les oeuvres de grands auteurs sont diffusées su Netflix. Selon vous, qu’est ce qu’un film de cinéma ?

À la vérité, si l’on y réfléchit bien, des films de cinéma, il n’y en a plus beaucoup. Un film, c’est une matière, c’est de la pellicule. Or, on tourne presque exclusivement en numérique. Alors autant parler de « vidéo de cinéma ». Un « film de cinéma » est une appellation en trompe l’œil car cela sous entend que, sous prétexte qu’il sorte en salles, il aurait plus de qualités qu’un film de plateforme. Cela n’a aucun sens. Il y a des films qui sortent en salles chaque semaine et qui ne sont pas au niveau de Roma. Donc un film de cinéma est un film qui sort en salles. Mais ce n’est pas pour autant qu’il est bon. Ou même meilleur qu’un film diffusé sur une plateforme. La qualité n’est qu’une question d’engagement artistique. On peut mettre cet engagement aussi bien dans des films de cinéma que dans des films de plateformes ou des séries.

Vous pourriez réaliser un film pour une plateforme ?

Sans aucun doute. Surtout si j’ai une envie de film que les financiers traditionnels du cinéma ne voudraient pas soutenir. Si seule une plateforme me permet de le faire, je collaborerai avec elle sans hésiter. Mais j’ai la chance, pour le moment, que l’industrie du cinéma me permette de faire mes films comme je le souhaite. Même si je préfère sortir mes œuvres en salles. Sur une plateforme, j’ai l’impression que la sortie a moins d’impact. Certes, vous êtes davantage protégés mais vous sortez dans une forme d’indifférence. Sauf des vedettes comme Martin Scorsese. Alors qu’une sortie en salles reste un événement à part puisque vous vous retrouvez dans un tourbillon médiatique avec les tournées en régions, la presse et la promotion. De plus, savoir que son film est diffusé dans une salle pleine de spectateurs demeure un sentiment irremplaçable.

Vous avez actuellement deux projets en cours, Z comme Z, une comédie dans l’univers des films d’horreur, ainsi qu’un film d’animation, La plus précieuse des marchandises. Que pouvez vous nous en dire ?

Z comme Z vient d’être sélectionné à Sundance. Je souhaitais écrire une comédie sur les coulisses d’un tournage. Vincent Maraval m’a fait savoir qu’il avait acheté les droits d’un film japonais, Ne coupez pas, de Shin’ichiro Ueda. À l’origine, il s’agit d’un film étudiant tourné en six jours. Nous l’avons donc tourné dans une économie plus importante, avec un budget de 4 millions d’euros. L’histoire se déroule durant le tournage d’un film de zombies. On peut dire que c’est un film à mi-chemin entre The Artist et Le Redoutable qui évoquaient aussi l’univers du cinéma mais en étudiant des périodes précises, les films muets pour l’un et la nouvelle vague pour l’autre. Ici, on se concentre davantage sur le tournage et la fabrication pure d’un long métrage. Avec un tonalité proche de celle des OSS 117.

La plus précieuse des marchandises est adaptée d’un livre de Jean-Claude Grumberg. Il s’agit d’un auteur qui s’avère être un fils de déporté et qui a écrit autour de cet événement. Ce livre a été traduit dans le monde entier. Quand je l’ai lu, il s’est imposé à moi comme une évidence. Je ne m’étais pas encore essayé au cinéma d’animation mais je dessine depuis que je suis enfant donc cela ne m’effrayait nullement. Il s’agit d’un conte très beau, très émouvant mais sans être plombant pour autant malgré l’âpreté de son sujet.

Comment expliquez votre capacité à voyager d’un genre à un autre : de la comédie pure avec OSS 117 au film de guerre avec The Search et maintenant au film d’animation ?

Je ne dirais pas que l’animation est un genre mais plutôt un format. Comme le cinéma muet est un format dans lequel on retrouve des genres aussi variés que la comédie, le drame, etc. À la vérité, la question du genre ne m’intéresse pas vraiment. Cela ne m’a jamais passionné de faire toujours la même chose. De nombreux cinéastes réalisent ou ont réalisé des films très différents, de Bertrand Tavernier à Billy Wilder. D’autres ont préféré creuser le même sillon toute leur vie et ont néanmoins bâtis des filmographies incroyables, à commencer par Woody Allen. Aujourd’hui, plus que le genre ou le format, ce sont les histoires qui me séduisent et me poussent à m’engager durant trois ans sur un film et à trouver la forme la plus adaptée pour le raconter au mieux.

Vous êtes Président de la Fémis. Quelles actions souhaitez-vous mettre en place durant votre mandat ?

Mon équipe et moi-même menons actuellement une réforme importante de l’enseignement. Ce qui n’a rien d’évident car il y a des habitudes bien ancrées, avec des personnalités qui sont présentes depuis longtemps. Il nous faut trouver de nouveaux élans enthousiasmants mais dans un certain consensus. Le directeur des études, Nicolas Lasnibat, porte cet enthousiasme et cette réforme que nous menons aussi avec Nathalie Coste-Cerdan. L’ensemble de l’équipe pédagogique réfléchit à repenser l’enseignement du cinéma tout en s’interrogeant sur la place des séries, sur l’arrivée des plateformes ou sur ce que signifie d’être réalisateur aujourd’hui.