Feuille de déroute – L’édito d’Eric Libiot

Il y a 6 heures
Eric Libiot revient sur les principaux faits de la semaine écoulée et les enjeux de celles à venir
PLF 2027

La désagréable impression de se répéter. Doublée par la sensation, pas moins sympathique, qu’il pourrait en être ainsi jusqu’à l’élection présidentielle, dans sept mois, et sans doute après si le monde s’écroule comme le prédisent les sondages. Depuis quelques temps les rumeurs allaient bon train, parfois déjà étayées avant même l’annonce du PLF 2027 (projet de loi de finances), plus connu sous le nom de budget : économies demandées à France Télévisions (baisse totale de 90 millions d’euros selon Delphine Ernotte), menace sur les Sofica (prorogation incertaine du dispositif), hausse de la TVA de Canal + (manque évalué à 200 millions d’euros). Qu’on ne se rassure pas : c’est carton plein. Le gouvernement Lecornu a bien inscrit ces mesures sur sa feuille de route, prochainement débattue par les législateurs : le 12 octobre à l’Assemblée Nationale puis au Sénat. Après un printemps glacial, l’exécutif a donc réussi à réconcilier Canal +, remonté comme une armée de pendules, et les syndicats professionnels en ordre de bataille ; bravo à lui.

Personne ne sait ce qui va advenir de ce PLF 2027 même si, politiquement, il a déjà du plomb dans l’aile : à ce jour ce sont donc les intentions qui comptent et elles ne disent rien de bon. “On a été très surpris, souligne Jérôme Enrico, président de L’ARP. [Emmanuel Macron] a fait de nombreuses déclarations au Sommet Lumière en affirmant vouloir protéger notre modèle et, quelques jours plus tard, on a l’impression que le gouvernement souhaite tout le contraire.” Je ne sais si Jérôme Enrico est sincère ou naïf mais effectivement ce Sommet Lumière, on l’a écrit ici, ressemblait davantage à un coup de pied de l’âne présidentiel plutôt qu’à un cri du cœur enthousiaste pour l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel.

Des économies ? Oui, sans doute. Encore faut-il que leurs conséquences soient limitées. Pas besoin d’être sorti de la cuisse des frères Lumière, ni de celle de Georges Méliès, pour savoir que l’écosystème des écrans touche à la fois mille métiers et directement le public, au plus près de son fauteuil de cinéma et de son canapé du salon. Deux exemples : du côté de France Télévisions, la suppression du soutien aux programmes innovants de transformation, du côté de Canal +, la remise en question des montants d’investissements alloués au cinéma (et au sport).

Sébastien Lecornu et ses ministres auraient été bien intentionnés de lire l’étude du CNC (lui aussi visé soit en dit en passant) concernant “Les pratiques cinématographiques des Français en 2026”. Ils auraient notamment appris que, très majoritairement, les spectateurs, également électeurs, voient dans la sortie cinéma une expérience collective et familiale. Car cet écosystème, plus que d’autres, a des répercussions qui vont au-delà d’un bilan comptable. Il touche à l’intimité de l’individu, à sa façon d’appréhender le monde, à son désir de s’intégrer à la société, à sa construction citoyenne.

En 2026, lors de la Journée de la création l’Uspa, la SPI, la Procirep et l’Adami signaient une tribune intitulée “Notre création audiovisuelle face au monde qui bascule” dans laquelle on peut lire ceci : “La fiction n’est pas un luxe. Elle est le lieu où une société se reconnaît, débat, s’interroge, transmet. Elle porte les valeurs - diversité, égalité, fraternité, tolérance aussi ou encore ouverture d’esprit - que nos démocraties fragilisées ont plus que jamais besoin d’incarner.” Pas mieux.