Politique friction - l'édito cannois d'Eric Libiot
Courir, s’arrêter, bousculer (et s’excuser), s’agacer, regarder l’heure, être en retard, transpirer, accélérer, maudire ses chaussures mal fagotées … Tel est le lot quotidien du festivalier lorsqu’il doit se rendre, ici à une conférence, là à un débat, plus loin à un cocktail (on y travaille aussi (un peu)). Le festival de Cannes est aussi porté par toutes ces institutions (CNC, SACD, CST, IFCIC, AFCAE… - un autre festival pour le joueur de scrabble), qui animent les journées en discussions et dessinent un secteur en constant mouvement, agacé, confiant, inquiet, souriant. Selon les moments et la météo. Pour apprécier les temps d’aujourd’hui, il faut se pencher sur le thème de certaines de ces rencontres à défaut de pouvoir s’y rendre toujours.
Au Centre national du cinéma par exemple. Qui ouvre ses portes le mercredi 13 avec un avant-propos en forme de mise en bouche sur les jeunes et les salles de cinéma. Très bien. Mais la vérité est ailleurs… Le lendemain, le 14 si vous suivez, se tient une table ronde intitulée : « 80 ans du CNC - Le cinéma français, un fleuron industriel au service de la diversité culturelle ». Effectivement, l’établissement public présidé actuellement par Gaëtan Bruel fêtera cet âge vénérable le 25 octobre 2026. On imagine déjà la crème de la crème du gâteau venir l’applaudir à l’automne à Paris, mais voilà qu’en guise de cerise, le CNC annonce la couleur, se lance quelques fleurs et bombe le torse. Il a bien raison. Et ne trompe personne : cet intitulé, aussi simple qu’efficace, qui englobe en quelques mots les enjeux, le set et le match, est là pour répondre aux attaques dont il a fait l’objet ces dernières semaines par quelques députés rassemblés au fond de la cour.
Le festival de Cannes est aussi porté par toutes ces institutions qui animent les journées en discussions et dessinent un secteur en constant mouvement.
D’un côté « le fleuron industriel » pour dire l’importance économique du cinéma, de l’autre « la diversité culturelle » pour réaffirmer la libre appréciation de chacun, en l’occurrence des producteurs, à imaginer, avec les cinéastes, les histoires qu’ils désirent. Et si elles ne plaisent pas, les députés, si nationaux soient-ils, n’y pourront rien. On peine à croire que le CNC puisse disparaitre mais comme dirait Albert Einstein, qui n’a pourtant jamais participé à ce genre de table ronde : « Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. »
Il ne faut pas non plus oublier que le rapport de messire Charles-Henri Alloncle sur le « futur » de l’audiovisuel public en a remis une couche. Ça tombe bien : le 19 mai la SACD et l’Acid proposent une rencontre intitulée « La politique de France Télévisions en matière de financement et de diffusion du cinéma » starring Manuel Alduy, directeur du cinéma de France Télévisions. On peut compter sur lui pour faire quelques mises au point justement acides.
Je ne vais pas lister toutes les conférences ici ou là, Écran Total les répertorie dans ses différents Hors-Série mais si l’on veut bien s’en souvenir : ce festival de Cannes est le dernier avant l’élection présidentielle de 2027. Jamais la situation n’a été si incertaine et jamais les attaques n’ont été si nombreuses. Il ne faut certainement pas en sourire ni les balayer d’un revers de main. La défense, c’est maintenant. Il ne serait donc pas aberrant d’imaginer que tous ces débats seront plus politiques que les années précédentes. Il serait même utile qu’ils le soient.




