Vent mauvais – L’édito d’Eric Libiot
Ce n’était donc pas un poisson d’avril. Mercredi 1er, Rodolphe Belmer (TF1), Maxime Saada (Canal +), David Larramendy (M6), et Claire Léost (CMA Média) étaient auditionnés devant la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public et réaffirmaient notamment la nécessité « d’un service public fort ». Trois d’entre eux pointaient également du doigt le danger de déstabiliser le marché si la publicité revenait sur France Télévisions après 20 heures, prenant ainsi le contre-pied de Vincent Bolloré ; Maxime Saada affichait naturellement un discours moins entier pour rester dans les pas de son patron. Puis Rodolphe Belmer fermait le ban, enfonçait le clou et portait l’estocade : « Cultiver, éduquer, informer sont des missions [de service public] sur lesquelles la rentabilité est difficile à trouver. » Comprendre : c’est l’honneur de France Télévisions de les assumer.
Cette Commission fait souffler un vent mauvais sur l’époque et annonce un avenir potentiellement sombre pour le service public
On aurait pu, dès le début, en rester là, partant du principe que ce quatuor sait de quoi il parle. Mais cette Commission, nécessaire sur le principe en ce qu’elle devait ausculter le fonctionnement d’un service public, a viré à l’inquisition, transformant régulièrement les auditions en une opposition frontale entre les uns et les autres. Nagui l’a rappelé et nous l’écrivions il y a plusieurs semaines : un rapporteur, en l’espèce Charles-Henri Alloncle, doit attendre la fin des auditions avant de rapporter, et non se répandre ici ou là à grand renfort d’interviews ou de tweets dans lesquels il donne son avis déjà tranché et donc peu avisé. Il faut maintenant attendre le rapport à la fin du mois d’avril pour lire ce qu’on s’attend à lire.
Politiquement, cette Commission ne cache pas son jeu : le député Union des droites pour la République Charles-Henri Alloncle fait partie, comme le Rassemblement National, de ceux qui veulent privatiser ou supprimer le service public de l’audiovisuel. Ils ont évidemment le droit de soutenir cette idée et même de la défendre dans l’émission Expression directe diffusée avec les moyens de l'Etat… sur les chaînes publiques, soucieuses de pluralité et de dialogue.
Mais il ne faut pas être dupe : cette Commission fait souffler un vent mauvais sur l’époque et annonce un avenir potentiellement sombre pour le service public. Comme les attaques qui pleuvent depuis quelque temps sur le CNC. Après les députés du RN, encore eux, c’est au tour de Sacha Benhamou, du think tank libéral GenerationLibre, de dire tout le mal qu’il pense du CNC dans une tribune parue le 2 avril sur le site FigaroVox. Extrait : « on taxe le consommateur des classes populaires qui a le ‘mauvais goût’ d’aller voir un blockbuster américain pour financer une prétendue ‘diversité culturelle.’ […] On finance donc, avec l’argent du plus grand nombre, des œuvres qui plaisent à une petite élite. » Que voilà un mépris sincère affiché aux spectateurs de tous bords. Le prolo se gave de super-héros quand l’intello se régale devant Godard. Point commun entre ces contempteurs : ils ne connaissent rien au fonctionnement du CNC. Mais ils se répandent. Déversent. Bavouillent. Partant du principe qu’il en restera toujours quelque chose ; ce qui est malheureusement vrai.
L’Audiovisuel public ici, le CNC, là : la chronique de leur mort souhaitée est dangereuse. Inconséquente. Pernicieuse. Détestable. Il faut les soutenir sans les absoudre. ■



