Le stream était presque parfait – L’édito d’Éric Libiot
Vendredi 5 décembre Netflix secouait Hollywood en annonçant le rachat de Warner Bros. Discovery. L’effet papillon aidant, mais avec un ogre à la place du lépidoptère, c’est évidemment le cinéma mondial qui est atteint, précisément l’exploitation, la « Narque » rouge privilégiant son écosystème, à savoir le streaming, au détriment de la salle. C’est un coup de tonnerre, une révolution, un reformatage artistique, une refonte économique. Etc.
Mais lundi 8, Donald Trump sifflait la mi-temps pour étudier avec attention cet accord afin de voir, en résumé, si Netflix, devenu tentaculaire, ne tombait pas sous le coup du « monopole ». Le président des Etats-Unis s’intéresse d’autant plus à ce deal que David Ellison, patron de Paramount Skydance, un des acheteurs potentiels de Warner Bros. Discovery, mais aujourd’hui perdant, est le fils du big chef d’Oracle, le richissime Larry Ellison, un très proche de Trump. Ça n’a pas trainé : dans la journée Paramount Skydance annonçait une contre-offre de 108,4 Mds de dollars. De son côté Netflix fait comme si de rien n’était et, dans un communiqué, souhaite la bienvenue à WBD. La lutte entre les grands fauves continue.
Cela dit, quel que soit le nouveau propriétaire du studio et de sa branche télé, le visage d’Hollywood en sera changé. C’est l’heure de vérité pour la salle, pour les films, pour les spectateurs. Davantage pour les salles si Netflix est confirmé, sûrement pour la production et le petit écran si David Ellison récupère la mise. À ce stade tout est possible. Si Donald Trump assurait hier que Ted Sarandos, le patron de Netflix, est « un homme fantastique », il peut l’estimer totalement nul demain pour faire gagner son poulain. Le secteur se mobilise donc sans trop savoir de quoi l’avenir sera fait.
Si Donald Trump assure aujourd’hui que Ted Sarandos, le patron de Netflix, est « un homme fantastique », il peut l’estimer totalement nul demain.
Dans les années 1950, l’arrivée, la démocratisation et le succès de la télévision avaient déjà ébranlé le cinéma en scotchant le public sur son canapé. Le grand écran avait répondu en devenant encore plus grand (CinemaScope, et Ben-hurisation de la production) ; la réponse avait entraîné la disparition du système des studios (fini les contrats pluriannuels et la location des artistes…) et poussé une nouvelle génération derrière la caméra (Sidney Lumet, Arthur Penn, Norman Jewison…), bientôt remplacée par le Nouvel Hollywood (Coppola, Spielberg, De Palma, Lucas, Scorsese), auquel ont succédé le « cinéma indé américain », actuellement en petite forme, et les blockbusters, vite bouffés par les super-héros, aujourd’hui trop routiniers pour convaincre, eux- mêmes bousculés par les sites de streaming et la mode des séries télé auxquels répondent le cinéma d’animation transgénérationnel et les cinéastes populaires XXL (Cameron, Nolan), sans doute trop peu nombreux, qui crient leur amour pour le cinéma, quand d’autres se fiancent, aussi par défaut, avec les streamers (Scorsese, Bigelow, Del Toro)… Ouf.
On en est à peu près là de ce grand aggiornamento qui ressemble à une boucle sans fin. Difficile de dire ce qui se passera demain puisque les annonces quotidiennes succèdent aux déclarations journalières. Mais si l’histoire ne se répète pas, elle donne tout de même quelques indications : ce sont les artistes qui dessineront l’avenir du cinéma. Comme toujours. S’ils ont des choses à dire, à eux de décider avec qui, et comment, ils veulent travailler.



