Chiffon rouge – L’édito d’Éric Libiot

5 novembre 2025
Notre éditorialiste revient sur l'actualité de la semaine écoulée et les enjeux de celles à venir.
Chien 51

Et pendant ce temps-là, la plateforme de France Télévisions continue d’investir dans la slow TV à vitesse petit v en diffusant les grandes marées au Mont Saint- Michel, après le brame du cerf en septembre.

Et pendant ce temps-là, l’audiovisuel public attend toujours son budget 2026 dont le montant impliquera sans doute (sûrement ?) de faire des économies (trop ?) importantes.

Mais cette semaine, c’est le cinéma qui agite son chiffon rouge. Le grand écran a une petite mine en ce moment. La fréquentation continue d’avancer au ralenti (- 16,3 % le mois dernier vs octobre 2024) et, surtout, les films dont on espérait qu’ils remplissent les fauteuils automnaux n’ont pas eu l’heur de plaire au public. Et pourtant Chien 51, L’Homme qui rétrécit et Kaamelott – deuxième volet [partie 1] appartiennent tous les trois à un corpus censé attirer du monde : casting trois étoiles, romanesque assumé, aventures hors-cadre à voir en salle, etc. On pourra toujours trouver quelques raisons à ces contre- performances, voire ces échecs : Chien 51 souffre d’un scénario qui perd rapidement d’intensité, L’homme qui rétrécit mise tout sur un seul comédien et laisse paradoxalement peu de place à la surprise, Kaamelott – deuxième volet [partie 1], au titre invendable, ne plait qu’aux déjà convaincus.

On sait depuis 1895 que la fréquentation est essentiellement affaire de conjecture et de mouvements pas forcément contrôlables (offre, comportement du public, atmosphère générale) mais tout de même : que ces trois films-là au gros potentiel ne décollent pas n’incitent pas à l’optimisme. Bien sûr, il y a la bonne tenue de La petite dernière, et les bons démarrages de La Femme la plus riche du monde et de L’Étranger, en attendant les chiffres en bout de course, mais c’est tout de même la douche froide après une bonne fin d’année 2024 qui avait redonné de l’espoir à la profession, trop heureuse de mettre en avant des films français. Les Rencontres cinématographiques de l’ARP (5-7 novembre) ont bien sûr raison de poser la question dans l’intitulé d’un de leurs débats : « Indépendance et films du milieu : piliers incontournables de la fréquentation ? » L’un et l’autre sont une chance pour le cinéma français, et même son identité, mais ils ne sauveront rien à eux seuls. Pas plus que les films aux budgets XXL. J’ai bien peur que le brouillard s’installe durablement sur la production. La sagesse voudrait qu’elle patiente ; les balanciers finissent toujours par remonter du fond de la piscine. Mais le peut-elle, si tant est qu’elle le veuille ? Pas sûr.


Le monde ne va pas toujours dans le bon sens mais il va vite. La vente (potentielle) de Warner Bros. Discovery va bouleverser l’écosystème hollywoodien, et, de fait, l’offre des films bientôt en salles françaises – et mondiales : Paramount et Netflix sont sur les rangs avec deux stratégies différentes, Apple et Amazon ne sont pas loin, mais quel que soit le vainqueur, la création risque de perdre des plumes. Les plateformes ont beaucoup de cartes en mains aujourd’hui. Si elles ne font pas la pluie et le beau temps sur le cinéma, elles peuvent faire venir les nuages ou les pousser au loin. Mais il reste une question qui épaissit encore davantage le brouillard : quelle tête à ce public qui se satisfait un jour de regarder un blockbuster sur sa tablette et, le lendemain, d’aller voir un drame intimiste en salle ? Là est le problème : plus les années passent, plus cette tête se ressemble.