Une question de tuyaux - l'édito d'Eric Libiot
La formule est passée et repassée mais la disparition de Thierry Ardisson, lundi 14 juillet, clôt une page de la télévision française, quand la suivante commence à s’écrire. On sait les mille excès de l’animateur-producteur, produit d’une époque qui n’est plus celle d’aujourd’hui, mais il faut aussi saluer l’inventeur et le concepteur d’une télévision trop sage que ce fou des Rois - les patrons des chaînes - a su réveiller. Toutes ses émissions n’ont pas été des succès, mais elles ont toutes répondu à un seul impératif : “faire” de la télévision. C’est-à-dire la fabriquer en marchant, la transformer en avançant, sans avoir peur de ce prendre le mur de l’impasse. Si chacun, selon ses goûts et ses couleurs - noir pour lui -, donnera sa préférence à Tout le monde en parle de Thierry Ardisson ou à Belle époque, avec Léa Salamé aux commandes, il n’en reste pas moins que la formule est identique - le jour, l’heure et la chaîne aussi. Le petit écran use encore de vieilles marmites pour servir à dîner. 40 ans au service de sa majesté la télévision pour Thierry Ardisson le royaliste : c’est cohérent.
Son dernier concept, Hôtel du temps, n’a pas marché. Il s’agissait, à l’aide de l’IA, de (re) faire parler les morts. Dalida, Coluche et Jean Gabin sont passés sur le divan ardissonien sans faire de vagues. À trop regarder en arrière, la vue se brouille. D’autant que ces dernières années ont été le terrain de jeu de mille bouleversements économiques et technologiques. Thierry Ardisson remplissait les tuyaux de miel ou d’acide, aujourd’hui ce sont les tuyaux qui changent. Et ce avec quoi on les remplit semble passer au second plan. Le temps sans doute de trouver, justement, le bon chemin. Ça patine un peu de ce côté-là. Les tuyaux de la holding du service public sont stockés en magasin sans savoir s’ils vont y sortir un jour et si oui dans quel état. Les tuyaux du linéaire courent maintenant sur les plateformes en espérant récupérer un public par trop volatile. Les tuyaux privés consolident leurs fondamentaux avant de réinventer la roue.
Les propos dans les pages suivantes de Jérôme Caza et de Vincent Gisbert du Syndicat des producteurs et créateurs de programmes audiovisuels (Spect) donnent le ton : le flux est en reflux et la crise sociale guette. Celle de la créativité aussi, sans doute. Le mercato estival ressemble de plus en plus à un festival de chaises musicales ; pour la saison 2025-2026, d’autres visages aux mêmes orchestres et la baguette sera bien gardée. Admettons que ce soit l’entre-acte. Et attendons le programme de la rentrée suivante. Le nouveau Thierry Ardisson est peutêtre en train de fourbir ses idées et de peaufiner le grand bouleversement à venir.
Il faut évidemment des patrons de chaîne costauds (on en a), aussi des producteurs efficaces (on en a aussi), il manque tout de même la personne, femme ou homme, qui va ruer dans le box. Agiter le cocotier. Réveiller le petit écran. Epouser son époque, et pourquoi pas jusqu’au divorce. Avec ou sans fiches. Il ne faut sans doute pas (sûrement même) qu’ils soient mille. Une ou un suffit.
En attendant ce grand soir, Ecran total, version hebdo, prend des vacances et revient le 20 août. Le site reste ouvert et suivra l’actualité au gré des vents. Bonnes vacances à vous aussi.




