Paroles d’exploitants – Cinémas Ellipse et Laeticia à Ajaccio
Pouvez-vous présenter vos cinémas ? Leur typologie, leur particularité ?
Je suis Michel Simongiovanni, je suis exploitant à Ajaccio. Je gère deux cinémas. Le premier, l’Ellipse, est situé en périphérie d’Ajaccio. C’est un multiplexe de six salles, ouvert depuis 2014 — on vient d’en fêter les 10 ans. Le second, le Laetitia, est un petit multisalles de centre-ville avec trois salles, ouvert en octobre 2022. L’Ellipse compte un peu moins de 1200 places au total, et le Laetitia un peu moins de 300.
Deux cinémas assez différents, donc ?
Oui, complètement. Ils sont différents dans leur morphologie, mais aussi dans leur programmation. Aujourd’hui, je les gère tous les deux, notamment sur la partie programmation et animation, mais chacun a son autonomie sur le reste. L’idée, c’était vraiment de créer une complémentarité entre les deux établissements, malgré leur situation géographique différente. L’arrivée du deuxième cinéma m’a permis d’avoir plus de souplesse en programmation, et d’élargir encore la diversité de l’offre.
Quel est votre parcours ?
Je ne viens pas d’une famille d’exploitants. À la base, j’ai fait une école de cinéma après le bac, puis j’ai travaillé comme régisseur sur des tournages pendant une quinzaine d’années, notamment en Corse. Je suis revenu m’installer à Ajaccio, ma ville natale, en continuant à bosser sur des tournages. Et là, j’ai constaté que les salles de cinéma n’étaient plus du tout adaptées — des mono-écrans très grands, obsolètes, avec une programmation contrainte par leur format. En tant que passionné de cinéma, je me suis dit : pour être heureux, il fallait créer le cinéma que j’avais envie de fréquenter.
Donc vous n'aviez pas vocation à devenir exploitant ?
Pas du tout. Mon projet, c’était d’ouvrir un cinéma, pas de devenir exploitant en soi. J’ai découvert ce métier en le pratiquant. Quand on a ouvert l’Ellipse en 2014, on était tous néophytes. Aucun d’entre nous n’avait travaillé en salle, à part le projectionniste, devenu aujourd’hui mon directeur technique. Dix ans après, je me rends compte que c’est un métier que j’aime beaucoup.
Comment a évolué la fréquentation depuis l’ouverture ?
Il y a une différence notable entre les deux structures. Le Laetitia, situé en centre-ville, attire une population plus âgée, et j’adapte la programmation en conséquence. Mais de manière générale, il y a un avant et un après-Covid. Les modes de consommation ont changé, les plateformes ont pris de la place, les gens ont moins d’argent. Heureusement, on a en France un système de soutien solide, qui nous a permis de tenir, mais clairement la fréquentation est en baisse. Le début d’année 2025 a été très compliqué, notamment à l’Ellipse. Le Laetitia, lui, continue de monter en puissance.

Quelles actions avez-vous mises en place pour faire revenir le public ?
Avant le Covid, on organisait beaucoup d’événements. Des soirées à thème, des musiciens, des jeux… C’était notre force. Le Covid a mis un coup d’arrêt à tout ça, et on a eu du mal à relancer la machine. On sait que ça marche, qu’il y a un public qui attend ce genre de choses, mais on a perdu ce rythme. Cette année, on n’a encore rien organisé. On fait des événements « sociaux », sur des sujets de société, mais c’est moins fédérateur. J’aimerais relancer ça — on a eu de belles réussites comme une soirée Retour vers le futur, ou une soirée Bob Marley. Il faut qu’on retrouve cette dynamique.
Vous travaillez avec des associations locales ?
Oui, beaucoup. On a par exemple collaboré avec une association de cosplay pour la Revanche des Siths — rien de fou, juste leur présence a suffi à créer un événement. On essaie aussi de faire venir des musiciens, de créer du lien, de la vie dans le hall. À Ajaccio, il y a du tissu associatif, il faut juste prendre le temps de le mobiliser.
Comment choisissez-vous les films que vous programmez ?
Aujourd’hui, je compose chaque semaine une grille qui repose à 80 % sur la logique de sorties et de potentiel commercial. Je vais rarement aux conventions, faute de budget — avion, hôtel, ça chiffre vite. Du coup, je vois peu de films en amont. On fait des choix par feeling, par expérience. Heureusement, on a accès à quasiment tous les films qu’on veut, et depuis qu’on a ouvert le Laetitia, on travaille avec des distributeurs plus variés, on va chercher de la diversité. J’essaie d’avoir une offre qui couvre tous les âges et tous les goûts, du film pointu au grand public.
Vous faites partie d’une association d’exploitants en Corse ?
Oui, on a monté l’Association des exploitants de cinéma de Corse il y a 3-4 ans. On n’a pas assez d’écrans pour former un syndicat, mais on voulait parler d’une seule voix. On réunit les cinémas d’Île-Rousse, Bastia, Corte, Ajaccio et Lecci. On organise des réunions régulières, et surtout, on a lancé les premières Rencontres pro en septembre dernier pour faire venir les distributeurs, leur montrer qu’on existe. On n’est jamais intégrés dans les tournées promotionnelles, donc on est allés chercher les distributeurs nous-mêmes pour leur faire découvrir nos salles. Ça a bien marché, mais il faut du temps pour que ça porte ses fruits.
Est-ce que vous suivez les habitudes de fréquentation de vos spectateurs aujourd’hui ?
Je tiens des comparatifs de fréquentation chaque année, mais je ne vais pas beaucoup plus loin. On commence à travailler avec l’équipe sur l’analyse des réseaux sociaux, parce qu’on sait que c’est essentiel aujourd’hui. Moi, je n’y suis plus du tout, mais je sais qu’il faut qu’on s’y mette sérieusement.
Quels projets envisagez-vous pour attirer les jeunes ?
On a rejoint un dispositif lancé par le CNC et la Collectivité de Corse, avec un festival nommé « Jeunes regards », pensé pour capter l’attention des jeunes, qui désertent les salles. On essaie aussi de garder des tarifs attractifs sur les cycles de patrimoine, et on travaille avec les établissements scolaires pour créer du lien. Cet été, on va relancer des ateliers pour enfants pour les initier au cinéma.
Avez-vous testé des solutions innovantes pour booster les entrées ?
Oui, on travaille avec Ozzak, et c’est une belle nouveauté. C’est un bon canal d’accès pour les spectateurs, ça marche bien, je sais que ça nous a apporté du monde. On a aussi basculé sur AccessDynamic, un bon outil qui nous a apporté du confort de travail et des supports de communication, même si c’est difficile d’en mesurer l’impact concret quand la fréquentation n’est pas au rendez-vous.
Pour conclure, pouvez-vous nous dire quelles sont les prochaines étapes pour vous ? Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter ?
J’aimerais retrouver de la sérénité, comme à nos débuts. On faisait 360 000 entrées par an pendant 5 ans, puis le Covid a tout bouleversé. Aujourd’hui, on avance avec moins de certitudes. Ce que je souhaite, c’est continuer à satisfaire notre public, à avoir des rapports sains avec les distributeurs, et à transmettre cette magie du cinéma. On est là pour faire plaisir aux autres, c’est ça la beauté de notre métier.




