Cas d’école - L'édito d'Eric Libiot

9 octobre 2024
Eric Libiot, rédacteur en chef d'Ecran total, livre son point de vue sur la semaine écoulée et sur les enjeux de celles à venir.
CAS D'ÉCOLE - L'édito d'Eric Libiot (c) Pierre Abouchahla

Cet édito utilisera régulièrement la litote, figure de style qui consiste à en dire moins quand on veut en dire plus ; en l’occurrence ici à ne pas (trop) s’énerver, alors qu’il le faudrait, à propos de la remise en cause du dispositif Éducation à l’image. Parce que je suis agacé. Et ça ne date pas d’hier. Mais d’il y a une dizaine de jours, pendant le débat avec les “pouvoirs publics” organisé par la Fédération nationale des cinémas français lors de son congrès annuel à Deauville. Olivier Henrard, patron par intérim du CNC, prévenait alors les exploitants présents qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que le ministère de l’Éducation nationale change de politique : les profs ne seront plus formés comme ils l’étaient auparavant et il faudra donc “concevoir des formations au dispositif “Ma classe au cinéma” plus souples, moins chronophages et mieux adaptées à la réalité quotidienne des professeurs”. Ça aussi, c’est de la litote.

Je résume : ce dispositif consiste à emmener des élèves au cinéma, charge aux professeurs d’utiliser les films pour appréhender l’analyse des images, le discours critique, l’ouverture au monde… Toutes choses qui semblent formatrices pour le développement de l’enfant, bientôt adolescent, et tant qu’à faire adulte un peu plus tard. Las, les nouvelles dispositions empêchent les profs de se former pendant leur temps de travail ; ils doivent maintenant le faire le soir, pendant les vacances ou le dimanche à l’heure de la messe. Résultat : ils sont de moins en moins nombreux à s’y coller, les collèges et les lycéens peinent à profiter du dispositif et la filière de l’exploitation est fragilisée.

Apprendre aux enfants à échanger, à comprendre le monde et à savoir lire des images, c’est aussi les protéger.

Comme pour confirmer les propos d’Oliver Henrard, le département du Nord a supprimé sa subvention de 230 000 € au dispositif qui concernait environ 30 000 élèves. Christian Poiret, le président divers droite du conseil départemental, a déclaré : “Le cinéma, vous ne pensez pas qu’ils peuvent y aller avec leurs parents ?” C’est un peu ballot comme réflexion. Tous les parents ne peuvent justement pas aller au cinéma avec leurs enfants (ça coûte), et quand bien même le pourraient-ils, qu’ils n’ont pas (tous) la formation adéquat pour utiliser le film à d’autres fins que distractives. Christian Poiret a justifié sa position en soulignant que l’argent irait à la protection de l’enfance. Comment reprocher d’investir davantage dans l’action sociale ? Peut-être en prenant l’argent ailleurs. Car finalement, apprendre aux enfants à échanger, à comprendre le monde et à savoir lire des images, c’est aussi les protéger.

Mais voilà. Comme souvent, c’est la culture qui trinque. Ce qui chiffonne toujours. Surtout, le discours d’Olivier Henrard soulignait aussi que ce dispositif allait être plus ou moins performant selon l’investissement des collectivités. Ce revers de la médaille de la décentralisation met à mal l’équité des élèves face à l’apprentissage. Et, ce faisant, crée une distorsion dans l’économie des salles qui ne seront pas toutes concernées de la même façon. Double effet délétère. Mince, alors. C’est embêtant.

Delphine Lizot, déléguée générale de l’Archipel des lucioles, qui assure la coordination des dispositifs, discute avec le CNC, toujours présent sur ce dossier. Et présentera vendredi 18 octobre un état des lieux sur la situation dans tous les départements français. On sait les économies à réaliser à court terme. Mais passé le court terme, c’est l’avenir des jeunes générations qui est en jeu.