Magritte 2024: "Près de la moitié de nos films ont été initié par des femmes!"

6 mars 2024
En février 2010, pile un an avant la création des Magritte, c'est Frédéric Delcor qui, le premier, a eu l'idée de ces récompenses. En étant à l'époque rejoint par un premier diffuseur (Be TV), l'Union des Producteurs (l'UPFF+) et Pro Spère, l'Association fédérant les associations professionnelles. Quatorze ans plus tard, le Secrétaire général de la Fédération Wallonie-Bruxelles, également à l'origine du Fonds des Séries, reste impliqué par l'événement.
Frédéric Delcor

Le point de départ des Magritte, c'est bien à vous qu'on le doit ?

Frédéric Delcor – En effet, même si ça commence à dater (sourire). Mais c'est vrai que je m'étais dit qu'il y avait un enjeu à mieux mettre notre cinéma en valeur. Pour pouvoir l'identifier, dans la masse de spectateurs belges qui allaient voir des films français. C'était un défi, car on sait que la France reste le plus gros producteur de films en Europe et qu'on y parle la même langue. Et qu'au contraire des Flamands, on ne cultive pas spécialement une fierté naturelle.

Naturelle? N'est-ce pas simplement un aspect qui a été boosté par leurs instances, là-bas ?

Ils l'ont construite, c'est vrai. Mais en particulier pour l'audiovisuel, il y a un fond plus nationaliste que chez nous. Peut-être qu'on est plus modestes, moins fiers. C'est le revers de la médaille de notre ouverture aux autres. Mais tout se travaille, et on peut inciter à créer des choses. On l'a vu depuis dix ans avec les séries et ces Magritte. Moi j'avais la conviction – et je l'ai toujours – que, même si l'essentiel d'une remise de prix ne se traduit pas juste dans les spectateurs qui la regardent ou non, qu'avoir un partenaire audiovisuel facilite le rayonnement. Mais notre volonté était aussi de dire que ce n'était pas aux pouvoirs publics d'organiser cette cérémonie. C'est pour ça qu'est née l'Académie Delvaux, avec Patrick Quinet, qui porte beaucoup l'organisation. Et tout ça a été créé, je le rappelle, à une époque où il y avait beaucoup de scepticisme dans le secteur.

Pourquoi cette hostilité, selon vous, alors que la richesse du paysage justifiait ces Magritte ?

Car l'idée de mettre en valeur notre type de cinéma, surtout d'auteur, correspondait soi-disant mal aux paillettes. Ce qui reste un drôle d'argument, puisque la notoriété de nos films est née à Cannes, qui est l'emblème des cérémonies à paillettes, et qu'on y met justement en vitrine le cinéma d'auteur! Ce n'est pas parce que l'enveloppe fait appel à des codes de divertissement - le tapis rouge à Cannes, le tapis bleu aux Magritte -, que ça ne peut pas servir aux films d'auteur!

Car les Magritte et cinéma d'auteur vont de pair ?

Les Magritte visent d'abord les gens qui vont au cinéma. Notre ambition n'est pas de faire des entrées comme Barbie ou Oppenheimer. Ce qui ne nous empêche pas d'avoir un cinéma diversifié s'adressant à plein de publics. C'était déjà le cas il y a dix ans, ça l'est encore maintenant. On est là pour susciter de la curiosité. C'est plus valable que jamais aujourd'hui, face à une offre qui est devenue surabondante.

Et les effets sur le public sont là ?

C'est très compliqué d'identifier la part des Magritte dans le nombre d'entrées. Mais ce qu'on peut mesurer, c'est que la cérémonie a une grande notoriété auprès des gens. Il y a une marque Magritte, les gens savent que c'est, et identifient plus qu'avant le cinéma belge. On a même fait une étude pour le démontrer. Et je constate que les professionnels, qu'ils soient producteurs, réalisateurs ou comédiens, aiment se référer à cette marque, quand il s'agit de trouver un financement pour un film, ou de faire sa pub pour une pièce de théâtre.

Au-delà des Magritte, on vous doit aussi la création du Fonds des séries...

Qui est un extraordinaire complément à notre cinéma, et nous permet d'accentuer la diversité qu'on recherche, pour ne pas avoir qu'un seul type de support. Nos artistes peuvent à présent s'exprimer via un tas de formes différentes. Puis, il y a une perméabilité de plus en plus forte entre séries et cinéma. Dans les années qui viennent, on pourrait même s'interroger sur la place des séries aux Magritte. La question ne se posait pas il y a dix ans, et il faudra voir si le volume est suffisant pour les imbriquer. On va déjà voir ce qui se passe avec la nouvelle Commission des séries, qui succédera bientôt au Fonds...

Une Commission séries qui devrait créer une concurrence saine, entre la RTBF, RTL et d'autres. Comme cela s'est passé en Flandre finalement, à partir de la création d'une chaîne privée (VTM) en 1989...

Oui, sauf que de notre côté, l'impulsion a été d'abord créée à partir d'opérateurs publics. Chez eux, c'était dans l'autre sens! Mais il pourrait y avoir un effet d'entraînement, ce qui était précisément l'objectif de ce Fonds des Séries, quand il a été lancé. Nos auteurs se sont aguerris, et tout ça pourrait bientôt rejaillir sur l'industrie du cinéma.

Pour conclure: lors de la conférence de presse des Magritte, vous avez insisté sur un point...

Oui. Sur une tendance frappante au regard des films éligibles: l'évolution de la place des femmes. Parmi les cinq films nommés dans la catégorie du meilleur film, il y a autant de cinéastes féminins que masculins. Et en tenant compte de la centaine de productions, plus de 40% ont été initié par des femmes. Il n'y en a jamais eu autant! Preuve que le cinéma belge évolue, sans passer par une révolution pour aller d'une époque à une autre. On a vécu un temps où le dominant était plutôt l'homme, mais on progresse en douceur, et concrètement. Entre autres, grâce aux initiatives prises par le Centre du Cinéma pour qu'il y ait plus de femmes dans les commissions. Sans même imposer de quotas. Tout ça produit ses effets, et ça fait plaisir à constater !

Éduquer les jeunes au cinéma belge
À la tête d'un Ministère qui a – entre autres – l'enseignement parmi ses attributions, Frédéric Delcor croit beaucoup à l'éducation, pour susciter une attention plus grande envers le cinéma, belge notamment. "On a revu les choses en profondeur, en mettant en place le Parcours d'Éducation Culturelle et Artistique (PECA), destiné à chaque élève, dès son entrée en maternelle jusqu'en 3è secondaire. Cela ne concerne pas juste le cinéma et nous n'imposons bien sûr pas de films belges à voir, mais c'est un moyen pour susciter la curiosité chez les jeunes. Et c'est vertueux pour toutes les disciplines. Un enfant peut ainsi plus facilement rentrer dans une salle de cinéma, et y prendre plus vite goût!"