Les ambitions de l’Arabie saoudite dans le cinéma
Sous l’égide du prince héritier Mohammed Ben Salmane, la transition a commencé en 2017 avec la réouverture des salles de cinéma qui avaient été bannies ces 35 dernières années. Souhaitant promouvoir une meilleure qualité de vie dans le Royaume grâce au divertissement, la Commission générale des médias audiovisuels, l’autorité chargée de la réglementation des cinémas, a décidé de construire 2600 écrans de cinéma d’ici 2030. Actuellement, il existe dans le pays 54 cinémas pour la plu- part multiplexes, offrant quelque 482 écrans. Autre décision allant dans le sens d’une ouverture de l’Arabie saoudite au monde du cinéma, la création de plusieurs festivals du film. Le Red Sea International Film Festival (Festival de la mer Rouge) a fait ses débuts en décembre 2021 au moment où le virus du Covid commençait tout juste à montrer des signes d’affaiblissement.
La deuxième édition du festival RSIFF, en décembre 2022, a attiré plus de 30 000 festivaliers qui ont pu dévorer 138 films venus de 67 pays différents, dont 48 “premières” arabes et 27 films saoudiens. Et sur le Golfe Persique se tient le Festival du Film Saoudien qui s’est déroulé cette année début mai au King Abdul Aziz Center for World Culture à Ithra, près de Dhahran, soutenu par Saudi Aramco, la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures. Ahmed Al Mulla, le directeur du Festival a déclaré à cette occasion : “le moment est venu de raconter notre histoire, et le cinéma est le meilleur moyen de le faire”.
Raconter notre histoire
D’où l’intérêt pour l’Arabie saoudite de développer sa propre industrie du cinéma, afin de raconter sa propre histoire. Une industrie du cinéma qui s’allie avec les systèmes de production déjà en place dans les autres pays, pour bénéficier d’un apport sur les deux fronts : les Saoudiens contribuent au financement d’œuvres internationales et, ce faisant, apprennent les recettes qui ont fait leur preuve dans l’industrie occidentale. Un échange gagnant qui profite à tous. Il y a bien sûr les coproductions américano-saoudiennes, comme le long métrage hollywoodien Cherry, réalisé par Antony et Joe Russo (les auteurs de Captain America et de Avengers), qui avait été tourné à Al’Ula, dans la province de Médine, une région ouverte aux tournages en raison de la beauté de ses paysages ou encore Kandahar, un autre long métrage avec Gerard Butler qui devrait sortir cette année fin mai.

Des relations privilégiées avec la France
Mais le Royaume a aussi un lien privilégié avec la France. “L’Arabie saoudite apprend beaucoup de l’expérience du cinéma français reconnu comme la plus ancienne industrie du cinéma au monde” explique Faisal Baltyuor, producteur à la tête de sa propre société de distribution, CineWaves Films, une société fière d’avoir produit deux films présentés au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand. Faisal Baltyuor apprécie notamment que “le CNC soutient le cinéma arabe depuis longtemps”. Pas étonnant donc que cette année, le film d’ouverture du festival de Cannes, Jeanne du Barry, de la réalisatrice Maïwenn, soit une coproduction entre la France et le Red Sea International Film Festival. Un exemple parfait de la symbiose qui se créé entre une industrie de longue date et une toute nouvelle industrie, avec entre Paris et Riyad de plus en plus d’échanges, comme la Semaine du film francophone au mois de mars qui a eu lieu dans la capitale saoucidienne, ou encore la tournée du cinéma saoudien en marge du Festival de Cannes, à l’initiative du Génération 2030. La présidente de cette association visant à rassembler les jeunes talents saoudiens et français de tous horizons, Soha Alharbi, raconte : “Il s’agit de la deuxième édition de la tournée du cinéma saoudien en France, et nous rencontrons un intérêt croissant du public, des simples curieux aux amoureux du septième art”. Partenariats avec des écoles Autre ambition de l’industrie du cinéma d’Arabie saoudite : les partenariats avec des écoles américaines, canadiennes, allemandes et françaises pour consolider une industrie naissante. “Ainsi, nos étudiants nous reviennent avec des états d’esprit différents”, rajoute Faisal Baltyuor. “De plus, les écoles en France sont diffé- rentes en termes de connaissances par rapport à celles de Hollywood”. Des instituts illustres comme Les Gobelins ou La Fémis sont en effet très prisés à l’étranger, y compris aux Etats-Unis, pour leur approche originale, et l’Arabie saoudite se met donc au diapason des lieux d’apprentissage qui ont le vent en poupe en ce moment.
Ainsi, 15 étudiantes et étudiants saoudiens ont pu suivre le cursus proposé par les Gobelins, École de l’Image en 2022-2023, dans le cadre d’un partenariat entre les Gobelins, la MBC Academy (institut de formation, du groupe audiovisuel saoudien aux métiers du divertissement) et Génération 2030. Réouvertures des salles de cinéma, créations de festivals internationaux, coproductions de films entre Riyad et le monde occidental avec en plus un partenariat avec les grandes écoles du cinéma y compris en France, l’Arabie saoudite a pour ambition de se do- ter d’une industrie du film sérieuse et respectée. Une entreprise menée à la fois financièrement et culturellement qui porte déjà ses fruits, comme on le verra bientôt au Festival de Cannes, et qui n’en est qu’à ses débuts.
L’Arabie saoudite a rouvert ses cinémas il y a quatre ans, en 2018, dans le cadre de son programme de modernisation Vision 2030.
Aujourd’hui, 54 cinémas dans plus de 10 villes fonctionnent dans le royaume, avec 482 écrans. D’ici 2030, la Commission générale des médias audiovisuels, une autorité régissant la réglementation et l’exploitation des cinémas, prévoit qu’il y aura environ 350 cinémas et 2 600 écrans de cinéma dans le pays, contribuant à 24 milliards de dollars au PIB national, créant 30 000 emplois permanents et plus de 100 000 emplois temporaires. Pour atteindre cet objectif, le Royaume doit ouvrir au moins 32 nouveaux cinémas chaque année. Par ailleurs, la présence dans le pays d’AMC Entertainment, le plus grand opérateur de cinéma au monde, avec DIEC et Vox devrait donner un coup de fouet au développement de l’industrie du cinéma dans le Royaume. De grands opérateurs internationaux sont également présents comme Fox, iMovie, IMC et Empire Cinemas. Par ailleurs, le gouvernement a créé en 2020 une Commission du film - affiliée au ministère de la Culture - qui vise à faire progresser le secteur cinématographique et l’environnement de production en Arabie saoudite, en plus de stimuler et d’autonomiser les cinéastes saoudiens, y compris les femmes. Pour soutenir le développement de l’industrie cinématographique saoudienne, la Saudi Film Commission a mis en place un plan de financement de 40 millions de SAR en 2021 (11 M$). La création d’un Saudi Film Institute ainsi que d’une Saudi National Film Archive ont également été annoncées. La filiale saoudienne de MBC Studios est entrée dans la chaîne de production de films internationaux en langue anglaise avec de très gros budgets. Depuis 2021, il produit la plus grande production cinématographique jamais tournée en Arabie saoudite, “Desert Warrior” (photo), une ancienne épopée se déroulant dans la péninsule arabique dans la ville futuriste de Neom. Plusieurs accords ont également été signés avec des productions hollywoodiennes pour accueillir des tournages à Al’Ula.
Claude Budin-Juteau, Correspondant d’Écran Total à Los Angeles.




