Fréquentation : inversion de la courbe… ou pas ?

26 octobre 2022
Avec des prévisions estimées à 150 millions d’entrées, l’année 2022 semble impactée par le manque de titres américains porteurs et par les sous-performances de films français grand public. Quid de 2023 ?
Avatar 2

La fin des années 2010, avec ses records de fréquentation oscillant constamment entre 200 et 213 millions d’entrées, semble lointaine. Après une année 2020 tronquée, une année 2021 en mode « survie », l’année 2022 s’est inscrite sous le signe d’une reprise espérée. Si les prévisions de Comscore tablaient en janvier dernier sur 160 millions d’entrées d’ici la fin décembre, ces dernières semaines l’ont amené à miser davantage sur 150 à 155 millions d’entrées. De nombreux motifs d’espoir subsistent comme la sortie en salles de Black Panther 2 ou celle de la suite tant attendue d’Avatar, ou encore les résultats de plusieurs films d’auteurs durant l’été et la rentrée, de La Nuit du 12 à As Bestas en passant par Revoir Paris, qui indiquent que le public français n’a rien perdu de son goût et de son éclectisme.

Si la diversité de l’offre est bien au rendez-vous, la fréquentation semble pénalisée par les récentes contre-performances de gros films français comme l’explique Eric Marti, directeur général de Comscore. « Le marché français repose sur trois éléments en symbiose : les blockbusters américains, les gros films français et les films art et essai inattendus qui réservent des surprises. Malheureusement, le cinéma français peine à retrouver ses résultats d’antan. On peut effectivement se féliciter de la carrière d’En Corps et du démarrage de Novembre, mais des comédies comme Qu’est ce qu’on a tous fait au Bon Dieu ou Super-héros malgré lui ne sont pas allées au bout de leur potentiel ». Certaines franchises américaines ont également connu récemment des performances moindres. Ainsi, Les Animaux Fantastiques 3 a rassemblé 2,8 millions de fans de l’univers d’Harry Potter quand les deux précédents volets en avaient attiré 4 millions.

« Les films américains se sont raréfiés et tous ne retrouvent pas leur niveau d’avant la crise. À l’exception de Top Gun : Maverick et probablement d’Avatar 2, résume François Aymé, président d’honneur de l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai (AFCAE). Notre problématique, ce sont les déceptions engendrées par les films familiaux. C’est préoccupant que des films portés par des acteurs aussi populaires que Kad Merad (Citoyen d’honneur), Dany Boon (Une belle course) ou Franck Dubosc (Rumba la vie) ne rencontrent plus leur public. Est-ce parce que les sorties familiales coûtent plus chers ? Ou l’offre est-elle tout simplement insatisfaisante ? Sur les vacances de la Toussaint, on ne recense aucun film familial événement. Il faut relever le niveau d’exigence car certaines recettes sont aujourd’hui épuisées. À l’inverse, la richesse et la variété du cinéma d’auteur amène toujours plus de satisfaction chez nos spectateurs, que ce soit sur Sans Filtre, L’innocent, Revoir Paris ou Les enfants des autres. Des films qui ne ramèneront évidemment pas le marché à 160 millions d’entrées, quoiqu’ils peuvent y contribuer à leur niveau, mais qui permettent de conserver un lien fort avec le public car on ne trouvera jamais de telles œuvres sur une plateforme ».

L’offre aurait-elle besoin d’être repensée ?

« Ce qui est paradoxal, c’est que les spectateurs veulent être à la fois rassurés et surpris, témoigne Sylvain Bethenod, CEO de Vertigo Research. Le public a besoin de propositions nouvelles, fortes et originales ».Dans ce contexte, proposer une nouvelle adaptation de Belle et Sébastien moins de quatre ans après la précédente peut interroger. À l’inverse, certaines sagas ont connu de véritables triomphes grâce à leur marque forte et identifiée en offrant un récit attrayant. Ce fût notamment le cas de Spider-Man : No Way Home, devenu le plus grand succès pour Sony Pictures sur le territoire français avec 7,2 millions d’entrées. « Nous venons de vivre l’équivalent d’une guerre, rappelle Éric Marti. Jamais les cinémas n’avaient été fermés durant 300 jours. Après une telle période, le public s’est lassé de certaines histoires ou de la manière dont elles étaient racontées. Une crise amène une évolution des récits. Dans ce contexte, le succès de Spider-Man s’explique par son exploration du « multivers », associant plusieurs histoires et personnages qui ont fait le bonheur des spectateurs au cours des vingt dernières années. Cela a séduit le public. Le cinéma français aussi a besoin de renouveler ses narrations. Mettre encore davantage en lumière la diversité peut aussi être une piste ».

Revues à la baisse, les prévisions de Comscore oscillent désormais entre 150 et 155 millions d’entrées en raison des contre-performances de certains titres, comme Qu’est-ce qu’on a tous fait au Bon Dieu mais aussi par le manque de visibilité sur le potentiel des sorties de fin d’année. Ainsi, des films d’animation de qualité comme Le Petit Nicolas ou Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse ne combleront, hélas, jamais le manque laissé par une production de Disney comme Avalonia, l’étrange voyage, attendue sur Disney+. Le studio américain a néanmoins soulagé la profession en annonçant que Black Panther : Wakanda Forever sortirait bien en salles alors que le premier volet avait enregistré 3,8 millions d’entrées en 2018. « Cela démontre la confiance de Disney à l’égard des acteurs de la filière qui ont accepté de rouvrir les négociations sur la chronologie des médias dans un esprit de construction et de compréhension, s’enthousiasme Marc-Olivier Sebbag, Délégué Général de la Fédération Nationale des Cinémas Français (FNCF). Cela redynamisera la fréquentation et soutiendra davantage la sortie d’Avatar 2 dans un contexte concurrentiel plus élevé ». Le film de James Cameron devrait effectivement atteindre de nouveaux sommets, renforcé par les résultats de la ressortie du premier volet qui est resté en tête du box-office durant ses deux semaines d’exploitation.

Du côté des autres blockbusters américains, on peut encore tabler sur un succès de Black Adam qui vient de démarrer à plus d’un demi-million d’entrées ou encore au Chat Potté 2 qui sera, peut-être, le grand film d’animation des fêtes de Noël, surtout s’il se hisse à la hauteur du premier opus (3,9 millions d’entrées). Dans le cinéma français, les prochains titres les plus porteurs pourraient compter la comédie d’Éric Lavaine, Plancha (Studiocanal), la suite du succès surprise de 2014, Barbecue (1,6 million d’entrées), ou encore l’ovni de Nicolas Bedos, Mascarade, dont le dernier film original, La Belle Époque, avait permis d’attirer 1,3 million de spectateurs en novembre 2019.

Reste à savoir si des comédies comme Pétaouchnok ou Les Femmes du Square peuvent aussi s’imposer durablement. Le marché art et essai semble plein de promesses avec les prochaines arrivées du Grand Prix de Venise, Saint Omer, ou des films cannois comme Nos Frangins, Les Pires, Falcon Lake et Les Bonnes Étoiles. Plusieurs productions françaises comme américaines pourront aussi tirer leur épingle du jeu en décembre, des comédies familiales Enzo le Croco à Mon Héroïne en passant par un film ambitieux comme Tempête ou encore par le biopic consacré à Whitney Houston, I wanna dance with somebody. Un nouveau triomphe à la Bohemian Rhapsody en vue (4,4 millions d’entrées) ?

Un spectateur toujours plus sélectif

Si beaucoup d’incertitudes planent encore sur la fin d’année 2022, la profession semble s’accorder sur le fait que l’année 2023 pourrait rallumer la flamme tant l’offre américaine, composée de titres aussi forts que Fast and Furious X, Aquaman 2 ou Mission : Impossible 7, sera aussi solide que l’offre française qui bénéficiera de films plus qu’attendus comme Astérix et Les Trois Mousquetaires. D’autres succès imprévus peuvent être espérés même s’ils restent complexes à anticiper. « Qui aurait pu croire qu’une œuvre comme Antoinette dans les Cévennes attirerait 800 000 spectateurs, rappelle Éric Marti. Si les succès espérés reposent sur les franchises, les plus surprenants reposent sur des œuvres qui sortent de nulle part, comme Marius et Jeannette, Trois hommes et un couffin ou Intouchables».

Toutefois, le directeur général de Comscore n’exclut pas que le marché puisse drastiquement changer sur le long terme et que les niveaux records de 200 millions d’entrées soient définitivement hors d’atteinte. « Tout porte à croire que le marché doit gagner en lisibilité et que chaque sortie doit être la plus événementialisée possible. Les films performants sont ceux qui créent l’événement autour de leur sujet, leur originalité, leur spectacle, leur émotion, et qui s’installent durablement en salles. La programmation doit être plus marquée et impactante ». Des propos qui font écho avec l’analyse de Sylvain Bethenod qui affirme que, malgré une chute de la fréquentation, les spectateurs sont aujourd’hui plus satisfaits de leur visite dans les salles de cinéma qu’il y a trois ans.

« Le public est désormais plus prudent. Il voit moins de films mais il les choisit mieux. De fait, il n’est presque jamais déçu car il voit ce qui lui fait le plus envie, à savoir des promesses ambitieuses et tenues ». De bon augure dans un marché avec une offre à profusion, en salles comme sur les plateformes et ailleurs. Ce qui pose la question d’une meilleure exposition des œuvres sur les écrans alors que les habitudes du public ont été bouleversées par la crise sanitaire : « Rares sont les cinéphiles qui voient encore trois ou quatre films en salles par semaine. La tendance est désormais à un ou deux, estime François Aymé. Dès lors, dans un marché avec une offre abondante, au cinéma comme sur les plateformes, un film qui sort en salles, mais qui n’est pas considéré comme immédiatement prioritaire par les spectateurs, peut passer inaperçu. Sauf si son exploitation est longue. Le meilleur moyen de nous adapter à la concurrence des plateformes est de repenser l’exposition de nos films. Il nous faut désormais négocier la durée d’exploitation des œuvres et non plus leurs séances quotidiennes. C’est le seul moyen pour compenser la diminution de la visibilité des films dans un marché plus globalisé ».