Darius Khondji : « Le cinéma a évolué comme le monde. Tout va trop vite ! »

30 mai 2022
En plus de présenter en compétition officielle cannoise le film de James Gray, "Armageddon Time", le célèbre chef opérateur était mis à l’honneur et recevait le prix Angénieux. L’occasion de revenir sur sa carrière et sa collaboration avec les plus grands metteurs en scène du monde.
hommage Darius Khondji

Armageddon Time est votre troisième film avec James Gray après The Immigrant et The Lost City of Z. Comment a évolué votre relation ?

Malgré la différence stylistique de ces trois projets, les références picturales de James Gray restent assez proches de film en film. L’ombre de Rembrandt y plane souvent. Notamment dans celui-ci où nous nous sommes inspirés des photographies réalistes des années 70, mais aussi de Vivian Maier pour l’utilisation des couleurs. Plus que les références visuelles, ce sont avant tout des mots clés qui déterminent l’esthétisme des films de James Gray. Pour Armageddon Time, il souhaitait aborder les notions de temps perdu et d’innocence disparue. Il tenait à ce que l’on sente la mort rôder car ce film très personnel évoque l’histoire de sa famille qu’il a aujourd’hui perdue. Nous souhaitions créer une image presque fantomatique. En disposant d’un budget peu élevé, il nous a fallu simplifier le dispositif d’éclairage. Le mouvement italien Arte Povera nous a servi de guide pour obtenir quelque chose d’à la fois pauvre et essentiel. Ce qu’on doit voir est éclairé, le reste baigne dans le noir. Ainsi, les images, conçues comme des bulles de lumière, sont des souvenirs du passé.

Comment s’adapte t-on au manque de budget pour concevoir une photographie qui doit rester la plus esthétique possible ?

La préparation est essentielle mais elle n’est pas toujours suffisante. Après tout, vous pouvez faire toute la préparation du monde avec votre metteur en scène, en étudiant des films et en élaborant des références visuelles, tant que vous n’êtes pas sur le décor avec les vrais acteurs en situation dans leurs costumes, vous n’avez aucune idée de ce à quoi ressemblera l’univers visuel de votre film. La vérité, c’est que le cinéma a évolué comme le monde a évolué. Nous n’avons plus le temps de faire les choses. Tout va trop vite. Mais il nous faut nous adapter en servant au mieux les œuvres.

Vous avez tourné de nombreux films pour le cinéma mais aussi quelques uns pour des plateformes, à commencer par Okja et Uncut Gems pour Netflix. Cela a t-il changé vos méthodes de travail ?

Absolument pas. J’ai tourné Okja en Scope comme un film de cinéma. Même les séries que j’ai pu faire avec Nicolas Winding Refn et Bong Joon-ho n’ont pas changé mon approche de travail. J’ai adopté les mêmes méthodes pour ces œuvres audiovisuelles que lors de mes collaborations pour le cinéma avec Woody Allen et tant d’autres. Je suis très ouvert aux nouveaux modes de diffusion, tout comme j’ai toujours été curieux de l’évolution de la technologie en découvrant de nouvelles lumières, de nouvelles caméras ou de nouveaux objectifs.

Vous évoquez votre collaboration avec un cinéaste de la trempe de Woody Allen mais il y en a eu tellement d’autres, de Jean-Pierre Jeunet à David Fincher en passant par James Gray pour ne citer qu’eux. Qu’avez-vous apprit à leurs côtés ?

Woody Allen m’a apprit à faire du cinéma avec plus de légèreté. Jean-Pierre Jeunet m’a familiarisé avec le travail en studio. David Fincher m’a communiqué son sens de la précision et James Gray m’a convaincu de concevoir images qui soient à la fois proches de moi et de mon metteur en scène.  

Quels sont vos projets ?

Je m’apprête à tourner le premier film « post Parasite » de Bong Joon-ho et je sors de ma première collaboration avec Alejandro Gonzalez Inarritu pour Bardo qui sera diffusé sur Netflix. C’est un projet d’une ampleur folle, où un metteur en scène extraordinaire raconte une histoire qui lui est très personnelle. Une expérience unique dans ma carrière.