Enquête Programmation (Partie 1) : Quels enjeux pour les programmateurs des salles ?

31 mars 2022
Alors que les entrées sont encore à la peine, notamment pour les films les plus fragiles, les programmateurs font tout leur possible pour diffuser une offre susceptible de remplir les salles. Tout en essayant de faire de la place aux pépites les plus singulières afin d’assurer un maximum de diversité.
Licorice Pizza

C’est une évidence : les habitudes du public ont été drastiquement transformées par la crise sanitaire et les confinements. Désormais, une sortie en salles doit être un événement. Les spectateurs privilégient des films qu’ils savent dotés d’un potentiel « spectaculaire » important ou qui sont d’ores et déjà identifiés, tant ils ont été plébiscités par la presse ou les festivals. Un phénomène qui permet à de nombreux blockbusters de signer des performances similaires à celles d’avant la crise, comme Dune (3,2 millions d’entrées), Mourir peut attendre (4 millions d’entrées) ou Spider-Man : No Way Home (7,3 millions d’entrées). Les films art et essai les plus porteurs ont également enregistré des performances assez remarquables, à commencer par Illusions Perdues qui a séduit près d’un million de cinéphiles.

Dans ce contexte, si la richesse et la diversité des films exposés dans les salles françaises n’est plus à prouver, on constate néanmoins que d’un cinéma à un autre, ce sont régulièrement les mêmes œuvres qui y sont diffusées et qu’il est toujours plus complexe pour les productions les plus confidentielles et indépendantes de se faire une place. « Nous avons encore un public fidèle et curieux. Mais d’une manière générale, les spectateurs ont besoin d’être rassurés sur ce qu’ils vont voir. Il faut que le film qu’ils choisissent bénéficie d’un important bouche à oreille ou d’une visibilité certaine dans les médias, explique David Obadia, nouveau délégué général de l’AFCAE et programmateur des cinémas parisiens Entrepôt, Balazac, Luminor, 3 Luxembourg, ainsi que du Royal à Biarritz, de l’Étoile Cosmos à Chelles et de l’Étoile Béthunes. Les salles que je programme font actuellement plus d’entrées avec Illusions Perdues, sorti le 20 octobre dernier, sur une séance quotidienne qu’avec des films en sortie nationale sur trois séances quotidiennes ». Un effet César incontestable et rassurant pour le public qui privilégie donc naturellement le film de Xavier Giannoli à une œuvre plus confidentielle.

Des animations à foison

Face à cette tendance, l’art délicat du métier de programmateur consiste en permanence à trouver le bon équilibre entre la mise à l’affiche de films susceptibles de faire des entrées, afin de satisfaire toute la chaîne de l’industrie (réalisateur – producteur – distributeur – directeur de salle), et la proposition de pépites peu visibles mais dont le potentiel artistique mérité d’être défendu. « C’est toute ma réflexion : comment assurer un nombre d’entrées maximal tout en prenant des risques, en défendant une exigence du cinéma et une certaine diversité » témoigne David Obadia. Pour donner de la visibilité à ces productions singulières, un accompagnement du public est toujours nécessaire à travers notamment l’organisation de débats avec les artistes ou des associations. « À tel point que je n’ai jamais connu une période aussi chargée en termes d’événements sur toutes mes salles, prévient le programmateur. Je dois même refuser des propositions de réalisateurs ou d’associations car les équipes des cinémas sont débordées et animent parfois deux débats chaque soir. Nous ne pouvons plus tout absorber ». Sans avoir nécessairement recours à une quelconque animation, un événement cinématographique peut aussi s’apparenter à une diffusion exceptionnelle dans un format rare. En début d’année, Éric Jolivalt, programmateur du réseau Dulac Cinéma, est parvenu à programmer le nouveau film de Paul Thomas Anderson, Licorice Pizza (Universal), dans une version 70 mm de toute beauté au cinéma L’Arlequin (Paris VI). Une démarche qui a ravit les cinéphiles parisiens.

Faire vivre la salle

L’animation de la salle est aussi au cœur du Concorde de La Roche-sur-Yon (85), complexe aux trois labels Art et Essai, dont la programmation est assurée en interne par Morgan Pokée sous la responsabilité du directeur du cinéma Mathias Triballeau. « Nous essayons de changer la formule classique de l’avant-première, en proposant un court métrage du cinéaste en complément ou une carte blanche pour faire de cette séance un événement rare qui fasse venir les spectateurs ». Une proposition qui plait aussi souvent aux distributeurs. Mais les animations peuvent parfois prendre un aspect plus festif, à l’image d’une soirée seventies, avec food trucks américains et DJ sets pour la sortie de Once Upon a Time in Hollywood de Quentin Tarantino (Sony), qui avait attiré plus de 500 spectateurs. Pour la sortie prochaine de The Northman (Universal), de Robert Eggers, Morgan Pokée et l’équipe du cinéma préparent « une soirée viking, et une rétro avec sept films sur le thème ». Une approche très cinéphile de la programmation qui correspond au profil de son programmateur, ancien critique de cinéma, mais qui a toujours été très présente au Concorde – qui compte notamment le délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs, Paolo Moretti dans ses anciens directeurs. « C’est une ville très cinéphile, avec un noyau de spectateurs très assidus », explique Morgan Pokée. Une assemblée nourrie aux 150 événements annuels du cinéma, et autour desquels se construit la programmation. Si Morgan Pokée reconnait que, comme toute négociation, il faut parfois céder des choses aux distributeurs pour en obtenir d’autres, tout se passe en général en bonne intelligence. «  nous trouvons le plus souvent une solution d’exposition du film qui profite à tout le monde ». En effet, proposer des événements – comme la première rétrospective intégrale de Gaspar Noé à l’occasion de l’avant-première de Vortex (Wild Bunch) en sa présence, permet aussi de peser d’avantage dans la négociation. Le Concorde a aussi la chance de ne pas avoir de concurrence directe. L’autre cinéma de la ville, un multiplexe Cinéville, propose une offre « complémentaire ». Sur son choix de films, Morgan Pokée insiste : s’il est important d’avoir une programmation équilibré, dans les genres de films et leur valeur commerciale, il fonctionne entièrement « à l’envie ». Le Concorde étant un établissement public, et non un cinéma privé, « on travaille dans une logique de programmation de la diversité cinématographique mondiale », raconte le programmateur. Lui aussi assure « tout voir », et son activité parallèle de sélectionneur en festival lui permet de découvrir des films très tôt, et ainsi d’anticiper. Au Concorde, Morgan Pokée essaye de privilégier la qualité à quantité, en tenant les films dans la durée – Onoda d’Arthur Harari (Le Pacte) est ainsi resté à l’affiche huit semaines au Concorde. Il reconnaît pourtant, face au nombre de sorties hebdomadaires, que « ce n’est pas toujours facile ».