Enquête : Etat d’urgence pour la distribution indépendante – Première partie

2 février 2022
Une partie du public manque encore à l'appel des salles. Face à ce constat alarmiste, les distributeurs indépendants affinent leur stratégie pour tenter d’assurer leur survie. Découvrez la première partie de notre enquête.

C’est un constat connu de tous et de plus en plus alarmant. Malgré une offre art et essai d’une richesse infinie, bon nombre de spectateurs peinent encore à revenir en salles. Les explications sont multiples : perte d’habitude après sept mois de fermeture des lieux culturels, inquiétudes quant à la situation sanitaire, traumatismes suite à la disparition d’êtres chers infectés par le virus, contrainte du port du masque, préférence d’activités au grand air suite aux confinements successifs ou simplement le fait que de nombreux spectateurs ont prit conscience de offre culturelle également très forte sur les services VOD ou SVOD, dont ils se contentent désormais.

Mon but ne consiste même plus à faire un succès, mais à sauver mes films pour éviter de lourdes pertes financières

Eric Lagesse, président de Pyramide et coprésident du DIRE

Dans ce contexte, la distribution indépendante ressort profondément impactée, et bon nombre de distributeurs voient leur activité remise en question. « La situation est complexe et si elle demeure ainsi, beaucoup d’entre nous ne tiendrons plus très longtemps. Au mieux deux à trois ans » s’alarme Éric Lagesse, président de Pyramide et coprésident du DIRE. Pour ma part, en 2021, aucun de mes films n’a dépassé les 100 000 entrées. Certains auraient dû faire le double de ce qu’ils ont fait. J’ai perdu 45% de mon chiffre d’affaires lié à l’activité salle et 25% de mon activité globale, avec les ventes internationales, le catalogue et la vidéo. Mon but ne consiste même plus à faire un succès, mais à sauver mes films pour éviter de lourdes pertes financières. Cela ne peut plus durer. Surtout en investissant toujours autant de montants sous forme de minimums garantis et en dépensant toujours autant de frais d’édition ».

Dès lors, une question primordiale se pose, si la baisse de la fréquentation s’avère plus structurelle que conjoncturelle et que le modèle économique du cinéma s’en trouve totalement transformé, on peut se demander comment évoluera l’activité des distributeurs indépendants. « La vérité, c’est que très peu d’alternatives s’offrent aux secteurs de la distribution et de l’exploitation, prévient Éric Lagesse. Il y aura toujours des histoires à raconter. Donc si les films ne performent plus en salles, les producteurs destineront leurs projets aux plateformes ou à la télévision. Les acteurs tourneront dans ces projets. Les techniciens travailleront sur ces tournages. Mais le métier de distributeur sera toujours d’éditer des films pour les salles de cinéma. Si les producteurs et les créateurs se détournent de ce mode de diffusion, nous n’aurons pas d’alternative. Hormis de devenir producteurs nous-mêmes ».

Avec 90 000 entrées, « Le Diable n’existe pas » a offert à Pyramide son meilleur résultat en 2021

Un piège à éviter

L’autre contrainte qui touche de plein fouet les distributeurs indépendants reste l’importance des frais d’édition et de sortie des films, et leur coût de fabrication. Dès lors, les producteurs demandent toujours autant d’investissement en minimum garantis aux distributeurs qui ont pourtant vu leurs recettes baisser considérablement. Si alléger les line up pour réduire les frais pourrait sembler judicieux, cela pourrait malheureusement précipiter la chute de certaines entreprises du secteur : « les films coûteront toujours aussi chers. Les producteurs ne baisseront jamais leurs salaires. Les agents artistiques ne négocieront jamais des contrats au rabais pour leurs talents au nom de la crise sanitaire. Nous serons donc toujours autant sollicités. Et si nous investissons dans moins de films, les producteurs ne renonceront pas pour autant à financer leurs œuvres et se tourneront vers d’autres partenaires. Quitte à renoncer à une exploitation en salles ! Il y aura alors toujours moins de films destinés au cinéma et de plus en plus aux plateformes », alerte le président de Pyramide.

Ce qui a mis en difficulté plusieurs distributeurs indépendants au cours des dernières années : des MG conséquents, des frais d’édition colossaux; et tout cela pour très peu de droits.

Nicolas Rihet, coprésident d’Alba Films.

Investir autrement

Si la réduction d’acquisitions de films semble donc à éviter, la révision des investissements paraît néanmoins nécessaire. Surtout dans un marché toujours plus complexe. « Il nous faut acheter des films différents et penser à d’autres modèles d’exploitation afin d’assurer davantage de rentabilité à nos œuvres, avertit Nicolas Rihet, coprésident d’Alba Films. À titre d’exemple, en achetant des films français, nous bénéficions de dispositifs comme le fonds de soutien. Mais sur ces mêmes œuvres, nous n’avons le plus souvent que les droits d’exploitation en salles. Alors qu’en achetant des films internationaux, nous bénéficions de tous les mandats (salles, vidéo, VOD), et pour une longue période. De fait, si un de nos films étrangers subit un échec lors de son exploitation en salles, son acquisition peut toujours être amortie ultérieurement ». Une solution apparemment judicieuse mais insatisfaisante pour bon nombre de distributeurs indépendants qui tiennent à soutenir des œuvres françaises et à poursuivre leur collaboration avec des cinéastes français qu’ils ont accompagnés durant toute leur carrière. « Sur les productions locales, il faudrait que nous prenions plus de droits, notamment une part de coproduction ou des garanties sur d’autres mandats afin de couvrir une éventuelle non-récupération de nos frais d’édition et de nos minimums garantis. C’est ce qui a mis en difficulté plusieurs distributeurs indépendants au cours des dernières années : des MG conséquents, des frais d’édition colossaux, et tout cela pour très peu de droits » déplore Nicolas Rihet. Une refonte totale du mode de financement des films paraît néanmoins improbable et la place du distributeur demeure encore centrale dans le montage financier des œuvres. À tel point que les producteurs s’appuient toujours sur ces partenaires. Trop peut-être ?

Alba Films a obtenu ses meilleurs résultats grâce à des films de genre comme « Méandre » (70 000 entrées).

« Ce qui est paradoxal, c’est que malgré nos difficultés et nos pertes de recettes sur l’exploitation des films, les producteurs nous demandent d’investir toujours plus d’argent dans le préfinancement des œuvres, regrette Etienne Ollagnier, coprésident du SDI. Nous sommes dans une équation absurde où avec des perspectives de recettes réduites de moitié, on nous demande parfois le double d’investissement. Même si le marché est différent, un film coûte toujours aussi cher. Alors avant d’imaginer un nouveau modèle de production, il nous faut d’abord réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour générer à nouveau des recettes suffisantes ».Concernant les dépenses en marketing pour la promotion de leurs films, les distributeurs indépendants tentent là aussi de réorienter leurs dépenses vers des supports de communication moins onéreux que les médias traditionnels. « Même si nous restons prudents dans nos dépenses de sorties, nous veillons à offrir la meilleure exposition à nos œuvres, en salles comme dans les médias. Mais si nos résultats demeurent inférieurs à ce qu’ils devraient être, alors nous devrons réfléchir à des sorties plus allégées et revoir notre communication. Privilégier le numérique est essentiel mais nos spectateurs n’en sont pas tous de fervents usagers. Dès lors, nous ne pouvons pas nous permettre de renoncer à l’affichage du jour au lendemain » prévient Éric Lagesse.