Claude Lelouch : « Le cinéma a besoin de se réinventer » 

1 décembre 2021
En exclusivité pour Écran total, le cinéaste évoque son 50ème long métrage, L’amour c’est mieux que la vie, dont la sortie en salles est programmée au 19 janvier 2022. Il revient également dans cet entretien sur sa vie, sa carrière et expose sa vision de l’avenir du cinéma.
Claude Lelouch

Comment est né ce 50ème film qui reprend toutes vos thématiques les plus chères : la vie, l’amour, l’amitié, la mort ?

L’amour c’est mieux que la vie est la première partie d’une trilogie au cours de laquelle je souhaite mettre au propre ma vie d’homme et de cinéaste. Toutes les histoires de mes films ont été inspirées par le plus grand des scénaristes qu’est la vie. J’ai toujours travaillé avec elle. Dès lors, je me suis interrogé sur ce qui est le plus important dans la vie. Pour ma part, c’est définitivement l’amour. C’est l’Oscar des Oscars. La Palme des Palmes. Mais l’amour reste très fragile. Il ne dure pas longtemps. Il s’use très vite et on peut le perdre. Pour autant, je reste persuadé que c’est ce qui donne un sens à la vie.

J’ai alors écrit cette histoire autour de cet homme, incarné par Gérard Darmon, qui apprend sa mort prochaine. Il va néanmoins vivre les plus beaux moments de sa vie grâce à ce moment magique cristallisée par une rencontre amoureuse. Même s’il s’agit d’une histoire d’amour qui a été achetée par ses deux meilleurs amis. Ce film parle donc d’amour, d’amitié et d’argent.

J’avais envie de raconter des choses que j’ai apprise tout au long de ma vie. Tout d’abord, le fait que rien ne se passe jamais comme on l’a imaginé. On a toujours un peu plus ou un peu moins. Quand on a un peu plus, c’est le début du bonheur. Quand on a un peu moins, c’est le début des emmerdes. Mais nous fabriquons la part du rêve. D’ailleurs, les gens prétentieux ont peu d’espoir d’être heureux car ils placent la barre trop haut. Les gens les plus heureux que j’ai rencontré étaient tous des gens modestes. La modestie est plus souvent récompensée que la frime.

Je souhaitais aussi parler de l’incroyable fertilité du chaos, car si on y prête vraiment attention, on s’aperçoit que toutes les grandes catastrophes ont permis au monde de s’améliorer. Tous les progrès de l’Humanité ont été initiés par des guerres ou des génocides. Je suis convaincu que le Mal est l’inventeur du Bien. Derrière chaque souffrance, il y a du positif. Tout ce que j’ai réussi dans ma vie, je l’ai d’abord raté. La vraie monnaie de la vie, c’est la sueur. J’ai plus appris de mes films qui n’ont pas marché que de mes succès. Il faut passer par la souffrance pour avoir droit à des parfums de vérité. Et je suis convaincu que la vie est une course d’emmerdements au pays des merveilles. Voilà ce que je veux raconter dans mes trois derniers films.

Avec cette histoire, vous réaffirmez un autre leitmotiv de votre cinéma : il n’est jamais trop tard pour rien…

Une histoire d’amour, c’est un cadeau. Mais ça peut aussi être un cadeau empoisonné. Une rencontre peut être une récompense ou une punition. Nous sommes tous le dieu ou le diable de quelqu’un et nous avons tous la possibilité de faire du bien et du mal. Il n’y a qu’au cinéma que l’on trouve des super-héros et des super-méchants. Mes observations m’ont appris que nous sommes tous des êtres fragiles. Je ne suis rien d’autre qu’un observateur du genre humain. Je suis davantage un metteur en vie qu’un metteur en scène. Tous les genres cinématographiques m’intéressent, mais il m’arrive de décrocher d’un film au bout de dix minutes car je ne crois pas à l’histoire. J’ai besoin de croire et de faire croire aux histoires que je raconte. Mes personnages doivent êtres touchants. Ce ne sont ni des super-héros, ni des super-salauds. Ils sont juste un peu moins dégueulasses que les autres.

La production du film a été impactée par la crise sanitaire. Comment vous y-êtes-vous adapté ?

La contrainte sollicite l’imagination. Cette histoire devait se dérouler au cours d’une croisière en Méditerranée. Mais un des membres de l’équipe a été touché par le Covid. Déclarés « cas contacts », nous n’avons pas pu monter sur le bateau. Le film a été réécrit en moins de 24 heures et j’ai transposé l’histoire entre Montmartre et la Seine. Il aurait été dommage de ne pas évoquer la crise sanitaire dans ce film, car j’ai toujours essayé de tenir compte des époques durant lesquelles se déroulent mes films. L’aventure c’est l’aventure était très imprégné des événements de Mai 68. Et dans ce film-ci, les personnages portent souvent un masque. Mais cela nourrit l’authenticité du jeu des acteurs car toutes les émotions passent par leurs yeux. Et les yeux sont la seule partie de notre corps qui disent la vérité. Avec ces masques, il y a moins de place pour le mensonge.

Vous avez cette capacité à toujours tirer le meilleur du pire et de rebondir pour aller de l’avant. Comme lorsqu’on vous a volé le scénario de votre film, dont vous en avez tiré La vertu des impondérables

Il faut savoir s’adapter. Les gens heureux s’adaptent plus que les autres. Deux sortes de gens se côtoient : ceux qui veulent changer le monde et ceux qui veulent s’y adapter. Je fais partie de la deuxième catégorie. J’ai le sentiment d’être plus heureux que les autres, car j’apprécie le présent. C’est la seule chose qu’on ne peut pas nous prendre. Mes films parlent de ces petites choses qui permettent de supporter un quotidien complexe. Nous marchons tous sur un fil. Seul le juste milieu peut nous apporter l’équilibre. Je redoute les extrêmes, et préfère les gens du milieu. Je fais des films du milieu, c’est-à-dire des films d’auteur, mais populaires. Du moins quand ils marchent.

Le spectateur ne ressort jamais attristé de vos films, même quand vous abordez des thématiques graves. Est-ce un fil rouge de votre filmographie ?

J’aime les films où il y a de l’espoir. C’est la porte du rêve. On ne meurt jamais d’une overdose de rêve. Pour moi, les grands gagnants sont d’anciens grands perdants. Chaque fois que j’ai connu des échecs, j’ai plaidé coupable et j’ai appris. On apprend dans la souffrance, dans l’erreur. C’est ce que j’essaie de transmettre à mes enfants mais, c’est difficile car l’expérience c’est comme les cure-dents, personne ne veut s’en servir après vous (Rires). Si vous donnez des conseils à vos enfants, ils vous ignorent. Mais s’ils sont observateurs, ils vous apprennent des choses. J’ai plus appris de mes observations que des conseils que l’on m’a donnés. J’ai appris mon métier de cinéaste en étant stagiaire durant trois semaines sur un film de Léo Joannon en 1957, L’Homme aux clés d’or, avec Pierre Fresnay et Annie Girardot.

Chacun de nous doit tirer des enseignements de ses observations. Malheureusement, nous vivons dans un monde où il n’y a plus de repères. Durant la guerre, les gens pleuraient, maintenant ils pleurnichent. J’ai connu une époque où les gens riaient. Maintenant ils ricanent. Observez les émissions de télévision contemporaines, ce n’est que du ricanement. C’est facile de ricaner et de pleurnicher, très difficile de pleurer.

Que retenez-vous de votre vie de cinéma ?

J’ai eu la chance de goûter à tous les parfums de vie. Observateur et cobaye de ce qui arrive dans mes films, je parle de choses que je connais. C’est pour cela que je n’ai jamais adapté de livres, car je me serais comporté comme un esclave. À part Les Misérables, œuvre adaptée d’une manière très personnelle. Aujourd’hui encore, des personnes de tous âges m’interpellent dans la rue pour me dire que certains de mes films ont changé leur vie. Des jeunes m’affirment faire du cinéma grâce à moi, comme ce garçon de 17 ans qui m’a récemment dit que ses parents l’avaient forcé à voir mes films et que désormais, c’est lui qui oblige ses amis à les voir. C’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire. Ma chance est de ne pas avoir de mémoire. Je m’émerveille tous les jours de choses simples, comme un coucher de soleil. C’est la grande différence entre les hommes et les femmes. Elles n’oublient rien. Alors que les hommes sont des enfants. Nous sommes dans notre première vie. L’état de la femme reste l’état suprême. Elles ont plus de vies que nous. Elles angoissent plus que nous. Une vie de femme est plus dure que celle d’un homme, car elles sont dans l’essentiel. Alors que nous sommes dans le jeu.

Si ce 50ème film reprend des thématiques récurrentes de votre filmographie, on y décèle néanmoins une part de spiritualité plus importante qu’à l’accoutumée ?

Toutes les religions racontent la même histoire. Seul leur metteur en scène change, mais toutes prêchent une forme d’amour. Même si elles ont aussi pu déclencher des drames et des guerres. Avec ce film, j’avais envie de filmer l’irrationnel. Notre part de rationnel nous dit que nous sommes tous mortels. Mais notre part d’irrationnel affirme le contraire. Il arrive à nous persuader que nous sommes là pour toujours. Cependant, le rationnel a plus d’arguments. Alors on le croit un peu plus. Mais la mort ne nous est supportable que parce que notre inconscient nous laisse penser que l’on est immortel. J’ai envie de croire que la mort est une étape et pas une fin. J’ai envie de croire que l’on progresse de vie en vie. Comme si on montait une classe. Et si on n’a pas été bon dans une vie, on la redouble. Pour ma part, je veux bien me retaper une vie de Claude Lelouch (rires). Je pense que le meilleur de chacun d’entre nous est gardé d’une vie sur l’autre et c’est avec ce meilleur que l’Humanité a progressé. Chacun de nous peut à un moment donné changer le monde. C’est d’ailleurs l’un des pouvoirs du cinéma. Je suis persuadé qu’un jour, un film sera tellement beau qu’il changera les choses à jamais. De mon côté, je pense que le meilleur de Claude Lelouch sera conservé dans ma prochaine vie. J’y écrirai peut-être un livre sur Claude Lelouch. Au moins je saurai de quoi je parle (rires).

Gérard Darmon a rarement été aussi juste et subtil que dans ce film. S’est-il imposé comme une évidence ?

Je connais Gérard Darmon depuis longtemps et je savais qu’un jour, je lui confierai un grand rôle. Effectivement, il n’a jamais été meilleur qu’ici. Lui même me dit que c’est son plus beau film. Encore une fois, le hasard a du talent car c’est un autre acteur qui devait jouer ce personnage. Mais le comédien est tombé malade et j’ai appelé Gérard la veille du tournage en lui demandant s’il était disponible dès le lendemain matin pour jouer le rôle de sa vie. Le destin m’a fait un superbe cadeau tant Gérard et Sandrine Bonnaire forment un couple magnifique. Je prends plaisir à penser que je ne suis que l’assistant de ce grand cinéaste qui met en scène 7 milliards de gens sur la planète, et qui a réussi à faire croire à chacun d’entre eux qu’il avait le rôle principal et que les autres faisaient de la figuration.

On sent que vous aimez vos personnages tant vous faites durer leurs scènes, leurs échanges, leurs regards…

C’est la grande différance avec les films d’aujourd’hui où un plan dure trois secondes. Je préfère filmer des moments de vie. Je crois plus aux scènes qu’aux histoires. La scène, c’est le présent. C’est jubilatoire. Donc oui, il y a des scènes qui durent parfois plus dix minutes. J’aime ça. Et j’assume.

Les dialogues sont très écrits et les comédiens en semblent très imprégnés. Pour autant, continuez vous à leur souffler un texte que vous improvisez vous-même en les observant ?

Au cinéma comme dans la vie, il y a les figures imposées et les figures libres. Quand vous allez à un rendez-vous, vous répétez dans votre tête tout ce que vous allez dire. Et puis il y a tout ce que vous dites en plus ou en moins. C’est le propre de mon cinéma. La plupart des dialogues sont écrits, mais un bon tiers est soufflé. Après tout, je suis l’auteur. Je peux me permettre ce que je veux. J’ai toujours aimé jouer avec mes comédiens. Leurs réactions et leurs façons de jouer me donnent envie de participer et de leur inventer des dialogues avec spontanéité.

Si vous retrouvez certains de vos acteurs les plus fidèles, vous nouez également de nouvelles collaborations, notamment avec Kev Adams. Est-ce une manière de vous ouvrir à une nouvelle génération ?

Robert Hossein a tourné ces scènes seulement deux semaines avant sa disparition. C’est un miracle. Et on ne peut pas faire de films sans miracle. Kev Adams jouera un rôle très important dans les deux suites. Alors oui, il y a les nouveaux, les anciens et les entrants. Comme dans la vie. Plein d’autres acteurs qui me sont proches seront dans les deux prochains films : Christophe Lambert, Marianne Denicourt, Jean-Louis Trintignant et Françoise Fabian. Cette trilogie s’adresse à ceux qui n’ont pas vu mes films. J’espère qu’elle leur donnera envie de les voir.

L’histoire de L’amour c’est mieux que la vie est connectée à celles de vos précédents films. Pourquoi cette démarche ?

Parce que je réalise que tout au long de ma carrière, je n’ai réalisé qu’un seul et même film. Mes personnages sont ma famille. J’aime à penser que les hommes et les femmes que j’ai filmés par le passé ont eu des enfants qui se retrouvent dans ce film-ci. Alors oui, Sandrine Bonnaire joue la fille du personnage incarné par Lino Ventura dans La Bonne Année. Et Gérard Darmon interprète le fils du personnage de Robert Hossein dans Les uns et les autres. Et il y aura encore de belles surprises dans les deux suites.

Justement que pouvez-vous nous dire sur les deux prochains films de votre trilogie ?

La deuxième partie s’appellera L’incroyable fertilité du chaos. Elle comprendra un autre segment qui aura pour titre La fragilité des sentiments. Le tournage se déroulera en 2022. Quant à la troisième et dernière partie, elle s’intitulera Finalement. Il s’agira probablement de mon dernier film.

Comment faites vous pour conserver votre optimisme ?

Ma grande force, c’est ma lucidité bienveillante. J’aime tout dans la vie. Le chaud comme le froid, la mer comme la montagne, les intellos comme les cons, car ils sont plus photogéniques. C’est même avec eux qu’on fait les meilleures comédies. Donc, ils touchent plus le public que les autres. Nous jouons tous un rôle. Parmi certains d’entre eux, il y a des violeurs et des terroristes. Au premier degré, c’est effrayant. Mais cela fait partie de la tragédie de cette pièce incroyable qui induit que s’il n’y pas le mal, il n’y a pas le bien. Il nous faut accepter les horreurs du monde et que les bourreaux de l’Humanité jouent un rôle. Un jour, un type s’est vu attribuer le rôle d’Hitler. Il fallait que quelqu’un joue ce rôle pour que toutes les monstruosités qu’il a commises puissent permettre au monde de progresser et d’avancer. La deuxième guerre mondiale a changé le monde. Tout comme le Covid le change aujourd’hui. Cette épidémie est le premier événement qui touche la planète entière. Jusqu’à présent, les guerres touchaient certains pays et en préservaient d’autres. C’est peut-être l’opportunité de créer un nouveau monde.

Comment évoluent vos ateliers du cinéma à Beaune ?

Nous venons de lancer la quatrième session pour sélectionner nos 13 prochains passionnés de cinéma. Je leur ai demandé de réaliser un film avec leur portable et en plan séquence. Ces ateliers sont ma fierté. J’ai fabriqué un lieu où l’on peut apprendre le cinéma comme j’aurais aimé en trouver un quand j’avais 16 ans. Mes apprentis sont intégralement pris en charge et ne reçoivent pas de diplôme. Ils sont sélectionnés en fonction de leur passion et leur talent. L’âge n’est pas un critère puisque le plus jeune a 16 ans et le plus âgé 52 ans. En intégrant mes ateliers, je leur donne la possibilité d’assister à la fabrication d’un film. C’est la plus belle école du monde. Durant 18 mois, ils participent à l’écriture, aux repérages, au tournage, au montage, au mixage ainsi qu’à la sortie du film. À l’avenir, je souhaiterai que le CNC attribue des aides aux metteurs en scène qui forment des apprentis. Ce sont des techniciens formidables, si passionnés qu’ils sont les premiers à arriver sur le plateau et les derniers à en partir. Ce qui est beau, c’est que les précédentes promotions viennent conseiller les suivantes. À chaque session, nous recevons près de 400 films et ce sont les élèves de la promotion précédente qui sélectionnent les 50 premiers projets avant que je ne retienne les 13 derniers. Mes anciens apprentis ont tous du travail. On se les arrache. Alors que je n’ai pas de diplôme officiel et que je ne suis reconnu par aucune institution.

Chose rare dans votre carrière, votre précédent film, La vertu des impondérables, n’est pas sorti en salles, mais directement sur Canal+. Pourquoi ?

Parce que c’était un film expérimental. Or le public qui se rend au cinéma souhaite y voir des films aboutis. J’ai donc pensé qu’il y aurait davantage de gens qui le verraient à la télévision plutôt qu’en salles. C’était une pure et simple question d’efficacité. Mais cela reste un film qui nous a apprit beaucoup de choses puisque nous l’avions intégralement tourné avec un IPhone. C’est également un film qui m’a aidé à préparer L’amour c’est mieux que la vie où j’ai pu mélanger des prises en 35 mm, avec des images numériques filmées avec des Sony 55 et des IPhones.

Actuellement, l’intégration des plateformes dans le financement du cinéma français et la chronologie des médias sont longuement discutées. Vous avez toujours défendu les salles avec ardeur. Faut-il redéfinir la notion de film de cinéma ?

Le cinéma, c’est d’abord un grand écran. Et ce grand écran doit diffuser de grandes émotions. Vivre ces grandes émotions nécessite de la concentration. Or, on ne se concentre pas devant une télévision. La salle est un temple. On est dans une bulle où l’on consacre deux heures de sa vie à ce qui est projeté sur l’écran. J’ai été élevé au grand écran. Dès lors, je peine à découvrir un film à la télévision. J’aime revoir des films sur ce support. J’ai aussi des difficultés à regarder des séries. Lorsqu’on me raconte une histoire, je veux connaître la fin tout de suite sans avoir à attendre trois ans. La série, c’est le triomphe des auteurs, des acteurs et des producteurs. Mais les metteurs en scène y perdent leur point de vue. Dans ce contexte, le cinéma reste le point central de la création.

Selon moi, la salle de cinéma demeure la première division pour la diffusion d’un film. La télévision, c’est la deuxième division. Les plateformes, c’est la troisième. Et je n’ai rien contre ces dernières. Un jour, peut-être, je serai ravi de jouer en troisième division. Mais pour l’instant, je tiens à rester en première, car c’est là que l’on vit le mieux les grandes émotions. Même si cela reste une bonne chose que ces trois divisions coexistent. Cela permet de faire travailler l’industrie. Pour autant, j’aimerais que les meilleurs d’entre nous continuent de travailler pour le cinéma. J’ajoute qu’aujourd’hui, beaucoup de films qui passent au cinéma sont des téléfilms. Le cinéma a besoin de se réinventer et de fabriquer des films destinés au grand écran, avec des budgets conséquents. Si le cinéma ne veut pas mourir, il doit concevoir des films de cinéma. Dans le cas contraire, la télévision le tuera. Mais si l’on produit des films pour le grand écran, le cinéma sera là pour l’éternité. Un téléfilm sur grand écran ne sert à rien. Ils sont principalement tournés en gros plans. Et on voit aussi bien ces derniers sur un écran de télévision. Alors que le cinéma, ce sont des plans larges, majestueux, avec de l’ampleur. Pour se déplacer vers une salle, le public doit être porté par un désir très profond. Or, de quoi a-t-il envie ? De choses dont il n’a jamais entendu parler et de choses dont tout le monde parle. Le cinéma a besoin à la fois de sujets nouveaux et de chefs d’œuvre. Mais il y en a cinq dans le monde chaque année. Et encore que les bonnes années. Mais disons que depuis la création du cinéma, il y a une dizaine de films qui entrent dans l’Histoire chaque année. Ce sont les films que l’on a envie de revoir. Enfin, je rappelle, d’une manière générale, que les spectateurs peuvent voir en moyenne deux films par semaine. Ce qui revient à 104 films par an. Or, on recense 700 sorties annuelles…

Vous pensez donc qu’il y a trop de films qui sortent et qu’il faudrait être plus sélectif en matière de soutien ?

Je ne dis pas qu’il y a trop de films car plus il y en aura, plus on aura la chance d’en voir de bons. Il existe deux sortes de films. D’abord ceux qui sont réussis. Pour ces derniers, tous les écrans du monde sont à leur disposition. Et puis, il y a ce que j’appelle les films boiteux. Ils ne sont pas totalement réussis mais ils sont importants car ils préparent le cinéma de demain. Moi aussi, j’ai réalisé plusieurs films boiteux avant de signer Un homme et une femme. Ce sont ces films qu’il faut aider. Et plutôt en aval qu’en amont. Il faut donc revoir la chronologie des médias. Moi, je découvre mes films quand ils sont finis. C’est là que je vois s’ils sont faits pour le cinéma ou pour la télévision. La destinée d’un film devrait être décidée que lorsqu’il est fini. Les producteurs et les réalisateurs doivent pouvoir se réunir et décider du mode de diffusion le plus adapté selon le potentiel du film qui ne peut être jugé qu’une fois le produit fini. Ce n’est d’ailleurs qu’à ce moment que les aides les plus importantes devraient être versées. Et si possible aux films les plus fragiles pour permettre à leurs réalisateurs d’en faire d’autres.

Quels ont été vos récents « coups de cœur » ?

J’ai beaucoup aimé les dernières œuvres de cinéastes aussi variés qu’Albert Dupontel, Nicolas Bedos ou Xavier Giannoli. Sans oublier Céline Sciamma et Audrey Diwan. Nous avons des réalisatrices françaises magnifiques. Le cinéma est un art qui mérite autant d’hommes que de femmes. Je souhaiterai que davantage de festivals fassent la part belle aussi bien aux films d’auteurs qu’aux films populaires. Cette année encore, la sélection cannoise a été d’un très haut niveau. Mais je m’étonne que les films ayant le mieux fonctionné en salles, de Bac Nord à Aline, n’aient pas été présentés en compétition officielle.

S’il y a bien un secteur de l’industrie cinématographique qui a été mis à mal par la crise sanitaire, c’est la distribution, peu aidée. Quel regard portez-vous sur cette filière ?

La distribution est un métier difficile, qui prend le plus de risques. Quand un film sort, les producteurs l’ont déjà financé et se sont payés. Si le film ne marche pas en salles, les exploitants le retirent de l’affiche. Et le distributeur se retrouve au milieu de tout cela, avec des frais d’édition toujours plus importants. Ils mériteraient d’être aidés davantage tant ils fournissent un travail colossal entre la création des bandes annonces, des affiches, l’organisation des avant-premières, etc.