Rencontre avec Éric Lagesse

12 octobre 2021
Le président de Pyramide et coprésident du DIRE évoque ses doutes face aux décisions du gouvernement quant à ses soutiens vis à vis de la distribution indépendante.

Sur les 34 millions d’euros d’aides supplémentaires annoncées par la Ministre de la Culture au Congrès de Deauville, le secteur de la distribution semble complètement laisser pour compte puisque 27 millions iront rien qu’aux salles. Comment expliquez vous cela, vous et vos confrères ?

On ne se l’explique pas et, surtout, on ne nous l’explique pas. C’est vraiment très peu que de bénéficier de 3,5 millions d’euros sur une enveloppe de 34 millions. Même si le CNC nous a attribué 2 millions supplémentaires, ce dont je les remercie. Nous avons donc 5,5 millions d’euros d’aides qui sont considérées comme des mesures compensatoires de la mise en place du pass sanitaire. Mais la vérité, c’est que le problème est bien plus profond que cela. En effet, il nous faut d’abord expliquer la désertion de notre public amateur de cinéma d’auteur. Cela vient évidemment des sept mois et demi de fermeture. Le lien entre ce public et nous a été rompu. Dès lors, plusieurs questions se posent : ces spectateurs ont-ils rendu leur carte illimitée ? Si oui, pourquoi n’en reprennent-ils pas ? Se sont-ils installés à la campagne ? Ne font-ils plus que du télétravail ? Cela nécessiterait de mettre en place une grande étude sociologique afin de comprendre ce qu’il se passe. Les chiffres attestent que l’exploitation de septembre 2021 est meilleure qu’en septembre 2020 et un peu moins performante qu’en septembre 2019. Cependant, mes confrères du DIRE et moi-même faisons tous le même constat : on se plante sur chacune de nos sorties. Alors, certes, l’exploitation ne se porte peut-être pas si mal car il y a des films qui marchent très bien, de Dune à Bac Nord en passant par Boite Noire et James Bond aujourd’hui, mais quid des films plus exigeants. Cela ne fait qu’agrandir l’immense fossé qui se creuse toujours davantage entre le cinéma d’auteur et le cinéma populaire.

De fait, comment avez-vous ajusté vos apports dans les films que vous avez récemment acquis pour les prochaines années ?

Déjà j’en achète beaucoup moins. Je n’achète même que des films sur scénario et avec la perspective de les sortir d’ici la fin de l’année 2023. Il est difficile de changer nos habitudes d’acquisition car les productions coûtent toujours autant d’argent qu’avant. Le problème, c’est que les films d’auteur rapportent moins depuis quelques mois mais il coûtent toujours aussi cher. Aussi bien pour leur production que leur distribution. Il est donc nécessaire que les producteurs et les réalisateurs prennent conscience que si la situation ne s’améliore pas rapidement, il faudra produire les films avec moins d’argent et les sortir avec moins d’argent. Pour ma part, je ne peux plus sortir un film pour 250.000 euros s’il ne génère que 30.000 entrées derrière. Sinon je vais dans le mur.

Ne faudrait-il pas renégocier les tarifs de vos prestataires ?

On peut effectivement se demander si le fait de diffuser une bande annonce payante dans une salle désertée du public auteur doit coûter aussi cher qu’avant. De même, est ce qu’Allociné a toujours le même turn-over sur les internautes qui consultent des bandes annonces de films d’auteur ? C’est une vraie question parmi d’autres.

Quel est l’état de la distribution indépendante actuellement ?

Pour l’instant, nous ne vivons que de compensation du CNC via l’augmentation du fonds de soutien jusqu’au 31 décembre, qui était l’aide de la reprise, cumulée à celle qui n’avait pas été dépensée l’année dernière quand les salles ont fermé le 29 octobre. C’est la raison pour laquelle je m’inquiète d’autant plus des 5,5 M€ que nous venons de percevoir car nous ne parvenions pas à aider suffisamment nos collègues distributeurs avec les 11,4 M€ d’avant la reprise. Le gouvernement n’a pas anticipé à quel point 2021 et 2022 seront complexes pour les sociétés de distribution. Il ne semble se baser que sur les chiffres de l’Insee qui affirment que les salles ont perdu 61% de leur chiffre d’affaire lors du premier semestre 2021 alors que, dans le même temps, les distributeurs n’ont perdu que 21% de leur chiffre d’affaires. Evidemment, les salles étant fermées, nous n’avons pas dépensé de frais de sorties. Dans ce contexte, la répartition des 34 millions d’euros ne nous semble pas cohérente, à nous distributeurs indépendants. Si le pass sanitaire représente une perte de 7 millions d’entrées pour les salles cet été, il représente la même chose pour nous distributeurs puisque les recettes de la billetterie sont partagées équitablement. Pour l’instant nous sommes sous perfusion. Mais combien de temps allons-nous pouvoir tenir ainsi ? Et ce n’est pas l’idée…

Quels échanges avez-vous eu avec le gouvernement quant à cette problématique ?

Justement, le problème, c’est que nous n’avons aucun échange avec ce gouvernement. Quand il met en vigueur le pass sanitaire, cela n’a rien d’illogique, mais on ne peut pas le faire en une semaine car cela ne permet pas aux salles de faire de la pédagogie auprès de leur public. Pourquoi les restaurants ont-il eu trois semaines ? Comment le public peut-il s’en sortir lorsqu’il entend : « en dessous de 50 fauteuils, on ne demande pas le pass mais vous gardez votre masque » ou encore « au dessus de 50 fauteuils, on demande le pass sanitaire mais vous pouvez enlever votre masque ». Il est complètement perdu. Les spectateurs ne peuvent pas connaître la capacité de la salle qui diffuse le film qu’ils souhaitent voir. On aurait pu expliquer cela au gouvernement s’il nous avait interrogé. Nous nous réjouissons bien sûr du soutien qu’il a apporté au cinéma depuis le début de la pandémie, la plupart des autres pays n’ont pas vu leur modèle culturel aidé de la sorte. Je me rends compte de la chance que nous avons d’avoir un CNC actif à nos côtés.

Comment expliquer cette concentration des aides vers les salles ?

Je pense que la salle concentre toute l’attention car il s’agit du point de jonction entre le public et les films. Et au milieu de cela, notre rôle de distributeur est incompris. Alors que nous payons tout : les campagnes, les bandes annonces, les affiches, les attachés de presse, les encarts publicitaires, les films eux-mêmes, l’achat des films, et nous sommes à la base du financement des oeuvres puisque les soficas et les chaines de télévision ne souhaitent pas investir si nous ne nous sommes pas engagés préalablement. Or, de leurs côtés, les salles n’investissent pas dans la création. Et dès lors qu’elles ont une multitude d’écrans, elles auront toujours des films susceptibles de marcher. Alors que nous, si un de nos films subit un échec, nous perdons une partie ou tous nos frais engagés ainsi que nos frais de structure du mois. Je m’inquiète de la place que nous laissons aux plateformes et de la pérennité de mon activité. J’espère que les Ministres de notre gouvernement que l’avenir de l’image animée se situe sur les plateformes. Si elles gagnent la bataille au bout du compte, le public passera sa vie devant la télévision à regarder des séries et des films de cinéma. Avec un esprit toujours plus formaté car habitué à de moins en moins de diversité. Ce n’est pas ainsi que je souhaite voir évoluer le monde.