Rencontre avec Marc Dugain et Joséphine Japy

2 septembre 2021
Le cinéaste et la comédienne clôturaient le dernier Festival du Film Francophone d’Angoulême où ils présentaient, en avant-première, l’adaptation de l’œuvre de Balzac, Eugénie Grandet.

Bien que l’histoire d’Eugénie Grandet se déroule au 19ème siècle, le film possède néanmoins une vraie résonance contemporaine. Comment l’expliquez-vous ?

Marc Dugain : Si le livre aborde la condition féminine au 19ème siècle, ce qui était intéressant dans son adaptation, c’était de le raccorder à notre époque afin de voir d’où l’on vient et d’analyser ce qu’est cette société patriarcale, où cet homme tout puissant qu’est Monsieur Grandet considère sa fille comme sa chose qu’il peut monétiser. C’est une figure du grand capitalisme naissant. Cela dit beaucoup sur les origines de certains excès de notre société contemporaine. L’enjeu était de moderniser le texte parce que certains éléments du roman peuvent paraître aujourd’hui un peu surannés et obsolètes.

Joséphine Japy : La modernité du film vient évidemment de ses enjeux mais aussi de cette jeune femme qui a un code de conduite face à des hommes qui sont dans leurs petits échanges d’argent. Elle essaie de trouver sa voie et va devoir apprendre, à ses dépens, les règles de ce jeu pour mieux s’en affranchir et trouver sa liberté. Il y a quelque chose qui m’a aussi frappé à la lecture du scénario, que seul un auteur doublé d’un scénariste comme Marc pouvait aller chercher dans les écrits de Balzac, c’est la modernité du langage. Marc a réussi à écrire des dialogues qui évoquent l’époque du 19ème siècle mais qui paraissent néanmoins modernes. Il y avait une clarté et une limpidité dans l’écriture qui étaient très agréables.

C’est aussi l’histoire d’une femme qui se libère des hommes et de sa condition …

J.J : Ce qui est intéressant, c’est qu’elle apprend les règles de la société patriarcale de la manière la plus cynique possible pour mieux monétiser sa libération. La question c’est comment on parvient à se préserver son identité, sa vérité, dans ce genre de rapport. Le film est effectivement le portrait d’une femme qui se forge par l’expérience. Au début, sa seule échappatoire consiste à se réfugier dans ses livres, ses rêves d’amour et de voyage. Mais au moment où elle goute à ce qu’elle croit être la liberté, la désillusion est glaçante. Elle réalise alors qu’elle est la seule sur qui elle pourra compter pour avancer. C’est le discours le plus féministe possible : l’affranchissement de la filiation, où une femme existe par elle-même et pour elle-même.

Concernant la production du film, vous avez rassemblé de nombreux partenaires comme Canal+, Ad Vitam et Kinology mais France 3 vous a fait défaut quelques semaines avant le début du tournage. Le film s’est donc retrouvé sans aucun partenaire hertzien, avec un budget d’un peu plus de 3 millions d’euros contre les 4 millions prévus initialement. Comment vous êtes vous adapté à cette situation ?

M.D : Déjà j’ai refusé de tourner en annexe 3 car je trouve ce procédé inapproprié. Ensuite, je ne me suis pas rémunéré puisque j’ai mis mon salaire en participation dans la production. Cependant, ce retrait de France 3 nous a amené à nous questionner sur ce qui était essentiel au film et ce qui ne l’était pas. Je voulais par exemple illustrer la scène où Grandet emmène Charles à Nantes pour son départ en le faisant embarquer dans une barque sur la Loire. Mais on nous a annoncé de fortes averses avec un probable débordement du fleuve. On aurait construit un décor de port fluvial très cher qui pouvait être englouti par les inondations en une journée. De fait, les personnages se disent au revoir dans le décor de la maison. Je pense que, dans le cinéma, l’argent ne résout pas nécessairement les problèmes. Le manque de moyens financiers peut même amener de la créativité. Et cela dès l’écriture où on essaie d’aller à l’essentiel car on sait qu’on ne disposera pas d’un budget permettant de faire des folies dans la mise en scène. En vérité, le retrait de France 3 a pénalisé la production mais n’a pas pénalisé le film qui est celui que je voulais faire. Et peut-être même mieux puisque j’ai été obligé d’aller vers une certaine radicalité dans ce que je voulais exprimer.

On sent effectivement que ce manque d’argent a pu servir le film. On ressent l’étouffement du personnage, cloisonné dans cette maison lugubre, au milieu de cette nature froide et grise ?

J.J : En effet. D’ailleurs, la première fois que nous sommes entrés dans cette maison, il y avait quelque chose de très oppressant, aucun bruit, peu de lumière, les plafonds assez bas. On a tourné une scène de diner entre mon personnage et ses parents, incarnés par Olivier Gourmet et Valérie Bonneton. Il n’y avait aucun dialogue, tout était dans les regards, les intentions. L’ambiance était glaciale. On a compris que le film était là.

Les films d’époque permettent aux spectateurs de voyager dans le temps et devraient donc être un fort argument d’attractivité pour le public. Or certains films pourtant porteurs de cette typologie de cinéma ont récemment connu des déconvenues. N’est-ce-pas contradictoire ?

M.D : Aucune typologie de films n’est à l’abri de connaître un échec en salles, que ce soit un film sur le moyen-âge ou une comédie contemporaine. Mais le film d’époque recèle de nombreux genres. En l’occurrence, Eugénie Grandet est un film d’auteur qui s’adresse à un public qui aime la littérature, qui admire Balzac et qui a envie de voir une autre interprétation du roman. Donc la notion de film d’époque n’est ni un gage de succès ou d’échec. Ni même de qualité.

Ce qui singularise le film, c’est sa nature résolument humaniste. En quoi est-il important et nécessaire de raconter cette histoire là aujourd’hui ?

M.D : Parce qu’elle s’inscrit dans toute la réflexion contemporaine sur le féminisme et la façon dont le capitalisme nous a amené dans une impasse climatique. Il est intéressant de débattre de la condition féminine d’aujourd’hui en comprenant d’où l’on vient et comment on a traité les femmes pendant des siècles. Il faut montrer aux plus jeunes ce qu’était la réalité des femmes et pourquoi elles ont encore des revendications légitimes quant à leur condition actuelle.

J.J : Le film aborde aussi la transmission du sacrifice. Il y avait une espèce de fatalité génétique où le fardeau ménager se transmettait de génération en génération. Les femmes grandissaient avec l’idée que leurs vies n’étaient faites que de sacrifices. Des vies sacrifiées. Heureusement, les choses ont changé mais pas partout. Il y a encore tant de choses à faire. Dans ce contexte, jouer l’émancipation de cette femme a été une expérience très forte et très précieuse.