Les producteurs de flux tirent la sonnette d’alarme

Il y a 2 mois
Malgré l'ambition affichée par les pouvoirs publics, la création de formats originaux reste d'une faiblesse endémique dans l'Hexagone. L'inquiétude monte chez nombre de producteurs touchés de plein fouet par la crise sanitaire.

Le constat, édifiant, a été dressé par le directeur de la Fabrique des formats, Philippe Chazal, missionné l’an passé par le gouvernement pour développer une véritable filière de création de format dans l’Hexagone : dans la semaine du 19 avril, parmi les huit divertissements diffusés en prime time sur les grandes chaînes françaises, pas un seul n’a été créé en France. Mariés au premier regard, Pékin express, Top Chef, Show me your voice (M6), N’Oubliez pas les paroles (France 2) ou Koh Lanta et The Voice (TF1) ont tous comme point commun d’être adaptés de formats conçus à l’étranger. Pour trouver un programme original créé localement, il faut bien souvent s’armer de patience – voire d’une loupe – afin de fouiller les plages horaires les moins usitées des grilles.

Une situation préoccupante pour un secteur touché de plein fouet par la crise sanitaire, traditionnellement snobé par rapport à la fiction ou le documentaire, qui peuvent contrairement à lui s’appuyer sur les aides du CNC. L’un des obstacles majeurs à ce développement réside en effet, comme l’a pointé Philippe Chazal dans son rapport, dans la faiblesse du financement d’un genre très coûteux en développement. Outre le soutien manifesté par le gouvernement, les producteurs spécialisés dans ce type de programmes avaient particulièrement apprécié celui formulé par la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, lors d’un discours prononcé devant le CSA au moment de sa réélection à la tête du groupe audiovisuel public : “Les programmes de flux français seront eux aussi activement soutenus. Ces dernières années, la concurrence internationale a exacerbé une course aux formats toujours plus onéreux et toujours plus standardisés. Dans ce contexte, le service public doit surprendre : France Télévisions encouragera le lancement de formats français qui auront vocation à rayonner à l’international (…). La prise de risque sera favorisée et nous nous donnerons la liberté de renouer avec le divertissement de seconde partie de soirée. Les économies budgétaires sur le flux seront freinées, a fortiori dans une période où, sous la contrainte publicitaire, les chaînes privées risquent d’être conduites à réduire leurs offres.

Soutenir le “principal marqueur de l’identité du diffuseur”

Dix mois plus tard, la concrétisation de ces promesses se fait encore attendre. Pire, les messages récemment envoyés par France Télévisions semblent aller dans le sens inverse, comme en témoigne l’annonce de l’arrêt du jeu Un Mot peut en cacher un autre (French TV), diffusé en matinée par France 2, malgré des audiences en progression. Une annonce qui a poussé la Société des auteurs de jeu (Saje) à interpeller publiquement la direction de France TV. Le Syndicat “s’interroge sur la volonté de France Télévisions de soutenir les formats français. Les auteurs de jeux avaient fondé de grands espoirs dans l’engagement pris par la présidente de France Télévisions lors de sa ré-élection (..), mais depuis juillet dernier, cette volonté n’a été suivie que de peu d’initiatives et d’aucun appel d’offre (…). La création française ne doit pas se limiter aux oeuvres de fiction. Nous avons parmi nos membres de nombreux créateurs qui chaque jour cherchent à faire exister cette originalité nationale en matière de format de flux. Les signaux renvoyés par l’ensemble des diffuseurs, notamment du service public, sont pour le moins décourageants.

Comme le confirme le président de la Saje Jean-Michel Salomon, l’arrêt d’Un mot peut en cacher un autre a été particulièrement mal reçu par le producteurs de jeu, qui s’estiment de longue date lésés par le choix du groupe audiovisuel public de sanctuariser uniquement les crédits alloués à la fiction : une fois de plus, le flux est considéré comme une variable d’ajustement budgétaire, alors qu’il est le principal vecteur d’identité des chaînes, contrairement à des fictions « interchangeables » que l’on peut retrouver sur les chaînes privées, publiques ou les plateformes. Producteur du jeu diffusé à 10h30 sur France 2, French TV “s’est plié aux économies demandées par France Télévisions” et se retrouve “sacrifiée alors qu’un format de jeu est extrêmement long et coûteux à concevoir, poursuit Jean-Michel Salomon. Ils ont redressé la case de façon spectaculaire et pensaient passer à la vitesse supérieure quand on leur a annoncé que le jeu allait s’arrêter. C’est très brutal, et c’est aussi un signal très négatif envoyé à l’international : difficile de vendre un programme qui a été déprogrammé dans son propre pays. Slam, au concept, voisin, a été vendu dans de nombreux pays : Turquie Grèce, Slovénie… Il y a une vie pour les formats tricolores à condition de les laisser un peu vivre ! Les groupes TF1 et M6 produisent plus de programmes français originaux que le service public. On peut se demander aujourd’hui si les promesses de Delphine Ernotte ne relevaient pas d’une campagne plus politique que stratégique. Nous y avons cru, et c’est douloureux parce l’absence de « killer format » à l’international offre beaucoup d’opportunités aux programmes français. Nous nous battons pour alerter l’opinion publique, parce que nos sociétés sont en train de mourir.

Difficile en effet pour les indépendants de se faire une place dans un marché marqué à l’heure actuelle par un phénomène de concentration des grands groupes audiovisuels, qui joignent leurs forces dans l’espoir de limiter l’avènement des plateformes SVoD. Pour y parvenir, il apparaît crucial de soutenir des acteurs tricolores particulièrement fragilisés par la crise. “Il y a eu d’abord les Anglais, puis les Américains, puis les Hollandais qui sont devenus ultra créatifs, et ces dernières années ce sont les Israéliens et les Turcs, rappelle le président de la Saje. Les petites nations s’en sortent parce qu’elles ont encore des producteurs indépendants et créatifs. C’est très bien de rayonner à l’international avec des grands groupes comme Banijay ou Mediawan, mais c’est aujourd’hui qu’il faut soutenir les sociétés les plus créatives qui sont en danger de mort.” Pour les sauver, la Saje entend désormais faire directement appel au Président de la République. “La grande peur des pouvoirs publics, c’est que les diffuseurs français s’effacent devant les services SVoD, affirme encore Jean-Michel Salomon. Mais si vous ne soutenez pas les programmes de flux, vous perdez le principal marqueur d’identité et la solidité de ces diffuseurs.

Diffusé à 10h35 en alternance avec Mot de passe (Fremantle), Un mot peut en cacher un autre, en rediffusion, vient pourtant de battre son record d’audience avec 15% de PdA en moyenne sur la semaine. Et doublé l’audience de la case qui était aux alentours de 7%, rappelle son producteur David Rosconval : « La chaîne m’a félicité pour la qualité de la production malgré un budget limité et pour les résultats d’audience, avant de m’expliquer que l’émission devait s’arrêter pour des raisons économiques. » Une décision « assez incompréhensible au -delà des raisons économiques avancées, et surtout peu encourageantes pour l’avenir de ma société, qui se retrouve clairement en danger. Pour nous, c’est clairement une catastrophe. » David Rosconval pointe la volonté de la chaîne de ne plus investir sur les cases du matin où le public est à la fois moins nombreux et plus âgé. Ce que confirme Florent Dumont, directeur des antennes de France Télévisions : « En raison de notre trajectoire budgétaire, la case 10h-11h, où il y a moins de monde devant l’écran, fait l’objet d’économies et c’est pour cela que nous avons fait le choix d’arrêter Un mot peut en cacher un autre et Mot de passe. Nous souhaitons renforcer en premier lieu les créneaux de diffusion les plus stratégiques. Nous travaillons ainsi les matinées de France 2 à la rentrée, notamment pour redynamiser Télématin avec deux nouveaux duos d’animateurs (Julia Vignali et Thomas Sotto en semaine, Maya Lauqué et Damien Thévenot le week-end, NDLR). Nous travaillons également sur la tranche 11h-13h avec notamment l’arrêt des Z’Amours, un jeu importé des Etats-Unis qui était là depuis 25 ans. Pour le remplacer, nous travaillons sur des pilotes qui sont tous des programmes de création française afin d’accompagner le changement d’incarnation de Tout le monde veut prendre sa place, qui est lui aussi un jeu d’initiative française. »

La carotte plutôt que le bâton

L’arrêt du jeu produit par French TV ne serait qu’un « cas particulier », revendique le dirigeant : « Nous souhaitons développer des formats français, comme nous le faisons déjà avec Slam, Trouvez l’intrus, etc. C’est un engagement pris par la présidente, qui souhaite soutenir la création française au sens large, qu’il s’agisse de fiction, de documentaire ou de spectacle vivant, et aider les producteurs de flux à faire émerger des formats au plan national pour pouvoir ensuite les exporter. Sur le modèle de La Boîte à secrets (CAPA / 13.34), une création française qui s’exporte bien, de même que Prodiges (Endemol Shine), diffusé en Italie ou en Espagne. »

La programmation d’A vous de trouver le coupable (Coyote / Alphamedia), concept original entièrement créé en France inspiré de la série culte Les Cinq dernières minutes, montre pourtant que le service public reste frileux en matière de nouveautés franco-françaises. Le programme, qui a dû faire appel à la Fabrique des formats pour boucler son financement, a été lancé sur France 3 le dimanche 25 décembre au milieu de l’après-midi, preuve que son diffuseur plaçait peu d’espoir en lui. Il a depuis remporté le prix du « Meilleur programme multiplateformes » lors du International Format Awards organisé pendant le dernier MIPTV. Une distinction qui a suscité un nouvel intérêt de la part de France TV, actuellement en négociation avec la société de production pour éventuellement faire revenir le programme dans une version premium, possiblement en prime time.

Habituée à miser depuis de longues années sur les adaptations de format plutôt que dans la mise en valeur de la création française, la France « évolue petit à petit », veut croire Philippe Chazal. Mais il reste indispensable, selon ce dernier, que la création d’une filière hexagonale des formats soit considérée comme une réelle priorité : “Nous savons ce qu’il faut mettre en place, cela a déjà commencé mais il manque une vraie impulsion politique à travers le plan de relance qui va être présenté par le ministère de la Culture.” L’une des solutions envisagées pourrait être la création d’une mesure d’incitation favorisant les programmes créés localement. “Je ne suis pas favorable aux quotas, affirme pourtant Philippe Chazal. Il faut selon moi sortir du système de l’obligation et aller dans un système de bonus. J’ai ainsi proposé que dans le nombre d’heures de programmes inédits que doivent produire les diffuseurs, une heure de format français compte dans ce décompte global comme une heure et demie pour les grandes chaînes deux heures pour celles de la TNT, et quatre heures pour celles du câble-satellite. Pas d’obligation, mais des avantages si elles jouent le jeu, cela me semble être la meilleure solution pour que tout le monde s’y retrouve”.