« Jamais la culture n’a été aussi présente sur France Télévisions »

23 mars 2021
Directeur du pôle culture de France Télévisions, Michel Field dresse le bilan de la création de Culturebox et analyse la stratégie du groupe en matière d'offre culturelle.
Michel Field

Directeur du pôle culture de France Télévisions, Michel Field assume un rôle crucial pour l’ensemble de la filière en cette période de crise sanitaire : pour faire patienter les Français en attendant la réouverture de lieux culturels rendus inaccessibles par la pandémie, le service public a lancé le 1er février Culturebox, une chaîne éphémère entièrement consacrée aux programmes culturels sur le canal autrefois occupé par la chaîne ultramarine France Ô. Un mois et demi plus tard, le dirigeant dresse le bilan de la création de cette chaîne et analyse la stratégie globale du groupe en matière d’offre culturelle.

Culturebox, lancée le 1er février, a su trouver sa place dans une offre culturelle sclérosée par la crise sanitaire. Quel bilan tirez-vous aujourd’hui de cette chaîne éphémère ?

La chaîne a été très bien accueillie par les téléspectateurs et par le monde artistique, avec en plus des pépites que nous avions en stock une émission quotidienne qui permet de donner un coup de projecteur à la nouvelle génération, tous genres confondus… C’est une très belle aventure. Je suis particulièrement content parce qu’entre le moment où la création de la chaîne a été décidée et celui où elle est arrivée à l’antenne, il ne s’est passé que quinze jours ! Je ne vous dis pas comment ont été nos journées, et même nos nuits pendant cette période… Je trouve formidable que le service public, souvent considéré comme un pachyderme, ait été capable de démontrer une telle réactivité. Franceinfo a été montée en neuf mois, ce qui était déjà une gageure, et là nous avons battu tous les records. C’était plus simple parce que nous avions beaucoup d’éléments déjà en catalogue et nous sommes très satisfaits du résultat, même s’il est difficile de se congratuler alors que cette chaîne est née de la détresse de l’ensemble du milieu artistique, particulièrement affecté par la pandémie. L’idée qu’on puisse le servir à travers cette initiative est très gratifiante. Culturebox est la maison des artistes, nous voulons qu’ils s’y sentent comme chez eux. En faisant cela, nous avons le sentiment d’être pleinement dans nos missions de service public.

France Télévisions se pose en sauveur d’une filière en grand danger…

Nous sommes très fiers de pouvoir répondre présents en ce moment particulièrement difficile, mais il serait beaucoup trop prétentieux de se poser en sauveurs de la culture ! D’autant que je fais partie des gens qui pensent que rien ne remplace l’expérience de la scène ou de la salle… C’est un pis-aller dû à la crise, mais la reconnaissance que nous témoigne le monde culturel est très gratifiante. La mobilisation de tout France TV a été extraordinaire à la suite de l’impulsion donnée par Delphine Ernotte dès le premier confinement il y a tout juste un an. Elle m’a dit qu’il fallait faire en sorte que le spectacle continue à être vivant sur les antennes, ce qui nous a conduit à en proposer parfois plusieurs fois par semaine en prime time, sur France 2 ou France 5. L’autre ambition était de venir en aide aux producteurs du spectacle vivant, particulièrement touchés parce qu’à part deux trois grosses sociétés, il s’agit d’un archipel de petites structures menées par des gens passionnés, dont certains font 70% de leur chiffre d’affaires l’été sur les festivals, et qui se retrouvaient totalement à la rue. D’où le programme de captations en rafale que nous avons lancé, sept ou huit en un mois, avec des conditions sanitaires très compliquées, sans public, ou en rachetant des captations à des petites structures pour qu’ils aient un peu de trésorerie. Nous avons essayé d’être de vrais partenaires et de profiter de notre puissance de feu pour les aider. Le tout dans un cadre de budget contraint.

Le coût de la chaîne est de cinq millions d’euros…

Tout à fait. Cela peut sembler énorme mais pour faire une chaîne de télé sur deux ou trois mois, ce n’est pas grand chose. Après, nous avons essayé d’être malins. Nous avons puisé dans notre stock en accompagnant cette démarche de captations inédites, pare qu’il était impensable de lancer un projet avec uniquement des rediffusions. Ces captations, on pourra retrouver sur France 5 dans les mois qui viennent, ce qui permet de lisser les coûts. Le contrat de base était que cela ne doit pas coûter un sou de plus. Nous avons pour cela dû redéfinir nos priorités en interne pour laisser la place à cet objet télévisuel non identifié qu’est Culturebox.

Quels enseignements avez-vous tirés du premier confinement ?

Cette première expérience nous a énormément aidés. Nous avons fait avec le spectacle vivant et la culture ce que Lumni a fait l’année dernière pour l’éducation, c’est-à-dire répondre très vite à une demande sociale. Cela nous a donné quelques point de comparaison qui nous aidés dans le processus. La leçon du confinement, dans mon domaine, a été de voir naître d’une contrainte une incroyable stimulation à la créativité. Par exemple renouveler la captation des spectacles, pour sortir d’un style « Au théâtre ce soir » qui ne répondait plus aux attentes des téléspectateurs. C’est ce que nous avons fait avec des talents comme Jacques Weber, Arnaud Desplechin et Christophe Honoré, à qui j’ai dit de s’affranchir des contraintes habituelles pour créer l’objet télévisuel qu’il rêvaient de créer.

Le succès critique de Culturebox pourrait conduire à prolonger la chaîne ?

C’est compliqué parce que nous avons lancé ce projet en sachant que sa disparition signifierait la renaissance du secteur culturel. Culturebox a une vocation de chaîne éphémère, parce que l’actionnaire nous demande plutôt en ce moment de réduire la voilure sur nos chaînes. Nous avons pu profiter du canal 19 parce qu’il a été libéré par la disparition de France Ô, et France 4, si elle a obtenu un sursis en linéaire, doit toujours cesser d’émettre à l’été prochain. Nous dépendons d’un actionnaire et nous appliquons ses directives. Est-ce que le succès de Culturebox le fera réfléchir comme le travail sur l’éducation effectué par France 4 a donné un sursis à la chaîne ? Je suis incapable de le dire pour le moment. L’objectif est pour le moment d’avoir deux chaînes publiques en moins l’année prochaine, mais la crise provoque parfois des réactions surprenantes… Si évidemment l’actionnaire nous demande de faire durer Culturebox d’une façon ou d’une autre, nous verrons ce que nous pourrons faire. Personnellement j’en serais ravi. Il faut cependant être lucide, beaucoup d’artistes, notamment dans la quotidienne, ne sont pas suffisamment connus pour attirer les foules. C’est l’urgence qui nous a poussé à créer cette chaine en nous libérant de la contrainte de l’audience. Il ne faut pas oublier que si nous perdons notre puissance en termes d’audience, cela fragilise l’acceptation d’une partie de la population qui rechigne à payer la redevance audiovisuelle. Il existe un front croissant contre la redevance dans plusieurs pays européens.

En dehors de Culturebox, quelle place de la culture sur l’ensemble des antennes du groupe ?

Jamais la culture n’a été aussi présente, au moins une fois par semaine en prime time comme s’y est engagée notre présidente quand elle est passé devant le Csa. Il y a parfois des semaines avec deux, voire trois spectacles vivants en captation entre les antennes de France 2, France 3 et France 5. Le rendez-vous de France 5 le vendredi a été pérennisé, la plupart du temps en première partie de soirée. Après, les études que nous avons réalisées démontrent que les téléspectateurs ont une vision très large de ce qui est culturel. Les émissions de Stéphane Bern ou de Nagui sont considérées comme des incarnations de la culture française. Nous assumons cette politique de succès très populaires mêlée avec des programmes qui vont faire moins d’audience mais qui s’adressent à certains publics en particulier. Nous avons bien conscience que diffuser un opéra en prime time ne va pas attirer les foules, mais nous l’assumons parce que c’est notre mission en tant que service public. L’idéal, c’est quand nous arrivons à associer les deux, comme avec l’émission Prodiges, énorme succès de prime time deux fois dans l’année. C’est de la musique classique, mais sous une forme de télé-crochet qui lui permet d’être très accessible. Le tout en affinant notre offre avec des propositions originales dans la mise en images, par exemple pour le théâtre. Si au sortir de cette crise nous avons avancé dans la créativité et la diversité des formes de la culture à la télé, alors elle aura servi à quelque chose.