Le Saint des saints du 7e art, en photos et en textes

Les auteurs de ce beau livre auraient dû participer cette semaine à leur 40e Festival de Cannes si un (très) méchant et insidieux virus n’en avait décidé autrement...
Philippe Reynaert, personnalité incontournable du cinéma belge francophone, et son épouse, la photographe Myriam Debehault, nous consoleront peut-être avec ces Visions du Festival de Cannes au début des années 80 publiées aux Editions du CEP. Dans ce recueil de photos et d’articles de l’époque qui les contextualisent, ils nous offrent en tout cas une belle replongée sur la scène et dans les coulisses du plus grand événement cinématographique du monde.
Pourquoi ces années-là ? D’abord parce qu’elles coïncident avec leurs premiers pas dans “le Saint des saints du 7e art” avec une petite équipe de critiques officiant dans le mensuel belge Les Amis du film. Lequel mute bientôt pour devenir l’audacieux Visions, dont le souvenir reste vivace auprès des cinéphiles belges.
“Notre génération de jeunes critiques partageait en effet une vision du cinéma d’auteur, pas aussi absolue que celle des Cahiers, mais celle de cinéastes qui s’évertuent à faire passer leur univers d’auteur vers le grand public”, se souvient l’ancien journaliste, aujourd’hui patron du cinéma wallon. “Fréquenter les festivals nous permettait non seulement de faire le plein de films mais nous donnait un recul pour percevoir les tendances du cinéma mondial. Convaincus de notre mission éducative, on voulait que le cinéma soit de plus en plus signifiant pour le public."
L’époque est aussi celle d’un basculement dans la manière dont le cinéma se fait et est reçu par le public, analyse-t-il rétroactivement. “Amputé de près d’une heure à la projection, La Porte du paradis, de Michael Cimino, par ses dépassements de budget, précipite la fin des Artistes Associés ; on a commencé à parler de l’argent du cinéma.”
Wim Wenders, qui présente à Cannes Hammett, plein de désillusions, se calfeutre dans la chambre 666 du Martinez, s’interroge sur la mort du cinéma et se livre à Philippe Reynaert devant l’objectif de Myriam Debehault. “Un monde s’écroule, un autre renaît. Orson Welles erre sur la Croisette pour accrocher des producteurs pour terminer ses films, le festival quitte son Palais pour un Bunker.”
Jusqu’alors spécialisée dans les photos d’œuvres d’art, Myriam Debehault découvre le chahut des conférences de presse et l’intimité des interviews. Ses portraits de cinéastes et de comédiens figent ces moments fugaces du théâtre cannois, la joie, la pensée ou la profondeur de ses “modèles”.
Et quel casting ! Andrzej Zulawski (présentant Possession) et Andrzej Wajda (L’Homme de fer), Ettore Scola (La Nuit de Varennes), Jeremy Irons et Jerzy Skolimowski (Moonlighting), la tourbillonnante Nastassja Kinski (La Lune dans le caniveau), l’expressif Marco Ferreri (Storia di Piera), le songeur Andreï Tarkovski (Nostalghia), la haute figure de Robert Bresson (L’Argent)...
En 1982, après la projection de Fitzcarraldo, une Claudia Cardinale tout sourire côtoie un Werner Herzog songeur et le ténébreux Klaus Kinski... En tomber de rideau surgit comme une apparition sur la terrasse du Carlton Orson Welles pointant son cigare et son regard perçant sur un cinéma qui change et évolue sans arrêter de nous faire fantasmer. “Rosebud...”
Thierry Leclercq



