Plush : peut-on financer un film d’animation en NFT ?

4 mai 2022
Au cœur de toutes les convoitises ces dernières années, les NFT sont encore un objet digital relativement peu identifié. Leur usage reste encore pour beaucoup à définir, mais une initiative récente pourrait les rendre déterminants dans le milieu de l’audiovisuel : le film d’animation Plush, qui base son budget uniquement sur une collection de NFT.
Plush NFT

L’idée a de quoi surprendre, mais c’est bien sur une collection d’oursons digitaux que va se financer le film d’animation Plush. Ces peluches seront les héros de l’intrigue de ce film, qui implique les studios Rooftop Production et Karlab. Des studios français qui ont déjà brillé notamment avec leur travail d’animation sur des succès comme Les Minions ou Astérix et le Secret de la Potion Magique. Une histoire assez inattendue pour Gaëtan Simonot, directeur de Rooftop Production : “C’est un de mes clients qui a attiré mon attention sur les NFT. Jusque-là, c’était une technologie utilisée pour réaliser des images animées de mauvaise qualité, mais ce client voulait donner une autre utilité aux collections NFT, notamment en y intégrant de l’animation 3D. C’est justement en cherchant qui faisait la meilleure 3D qu’ils sont venus nous voir. Ce sont des confrères de ce client qui ont découvert mon travail, ils ont été séduits par notre portfolio et le travail sur la série Arcane”.

Pour crédibiliser les compétences de son studio relativement jeune, Gaëtan Simonot s’est assuré la collaboration du studio Karlab, déjà à l’œuvre sur les films d’Astérix d’Alexandre Astier et Louis Clichy, ainsi que les Minions. De là sont nées les 50 000 pièces NFT conservées pour la collection. Chaque acheteur potentiel devra dépenser 1 250 € pour obtenir un ourson, au look et à la tenue générés aléatoirement par un algorithme, et tenus secrets avant l’achat.

Un enjeu technique de taille : les délais

Prévu pour une sortie à Noël 2023, le film ambitionne des délais de production particulièrement courts. Rien d’étonnant, donc, à voir son casting vocal très influent commencer d’ores et déjà à promouvoir le film sur les réseaux sociaux. Qu’il s’agisse d’acteurs installés comme Gérard Darmon ou Kev Adams, de chanteurs comme Gims ou Dadju, ou bien de stars issues d’Internet comme le vidéaste Ludovik ou le streameur Doigby, tous ont déjà relayé sur leurs comptes personnels celui du film et de la collection NFT.

Gaëtan Simonot explique : “Illuminart est une société qui est basée à l’étranger et qui se concentre sur la création. Ils nous ont donc créé les designs, et c’est eux qui géreront le marketing. Mais comme ils ne font pas de 3D, c’est sur ce terrain que nous intervenons. Grâce à leurs relations dans le cinéma, une vraie exposition est donnée à ce projet, bien supérieure à ce que j’aurais attendu”. Une exposition qui s’accompagne d’une vraie liberté créative. En effet, à part quelques aspects promotionnels comme des orientations pour le casting vocal, Gaëtan Simonot l’assure : créativement, le studio a eu les mains libres. “Depuis combien de temps ne nous a-t-on pas fait confiance en tant qu’artistes ?” s’enthousiasme le directeur de Rooftop Production.

Laurent Guittard, directeur de Karlab, est lui aussi assez emporté par l’horizon de possibilités qui s’ouvre selon lui avec cette technologie : “À Karlab, on cherche surtout des projets qui peuvent nous permettre de nous exprimer artistiquement. Ce n’est pas le premier projet NFT qu’on nous a proposé, mais le précédent n’avait aucune âme, c’était un enfer où le seul but était de générer des profits rapides. Karlab s’est vite désengagé et on est passés à autre chose. Là, je trouve un vrai intérêt au projet, qui a l’air autrement plus sérieux que beaucoup des projets sans âmes qui fleurissent sur Internet depuis plus d’un an. On est convaincus que c’est une technologie qui comptera dans le futur, et qu’elle peut offrir un terrain de jeu formidable !”

L’apport majeur des NFT : le public coproducteur du film

Il y a cependant un aspect de la production où les animateurs n’ont pas les mains complètement libres : chaque acheteur d’un des NFT devient de facto coproducteur du film. Il obtient un intéressement aux recettes du film, dont 80% iront aux coproducteurs, ainsi que la possibilité d’influer sur le scénario. Si, à première vue, la proposition peut sembler avoir des airs de cauchemar pour scénariste, Laurent Guittard relativise l’impact que la proposition a sur son travail : “On ne peut de toutes façons pas se lancer dans l’animation d’une scène sans avoir une partie des personnages, mais aussi sans être prêts au niveau du scénario. Il y a donc forcément des dates fixes pour chaque séquence, nécessaires à la réalisation de celles-ci”. Comprendre donc : les différentes périodes où le public aura le loisir de voter pour définir les orientations qu’il veut donner au scénario seront donc organisées dans un ordre qui permettra aux animateurs de se lancer avec un plan défini.

“Il y a déjà un squelette narratif déterminé, précise Gaëtan Simonot. Ce que l’avis du public viendra muscler, ce sont certains points de détails du scénario : plus d’espionnage ? Une histoire d’amour impossible ? L’influence en question sera d’ordre thématique : en tant que père, je veux demander aux producteurs du prochain film d’animation à la mode de parler de thématiques environnementales par exemple”. L’intérêt du public est de conserver un rôle avec certaines restrictions, les animateurs peuvent expliquer de manière plus pédagogique le champ dans lequel ils opèrent, et ainsi garantir à leurs centaines de coproducteurs qu’ils n’impacteront pas la qualité visuelle du film. Des interactions avec le public que le directeur de Rooftop Production voit aller plus loin, jusqu’au choix de la date de sortie, qui est évidemment un enjeu majeur pour chaque coproducteur : “C’est aussi l’opportunité d’afficher la réalité des contraintes de nos métiers, d’emmener le public à la découverte de notre travail, un peu comme si c’était des bonus DVD mais en vrai !” Un projet auquel a également pensé le producteur de Martin Scorsese, qui envisage d’offrir aux acheteurs de NFT liés à son prochain film la possibilité de venir sur les plateaux de tournage de celui-ci.

Un projet qui a de quoi interroger

Certains professionnels du milieu des NFT émettent toutefois certaines interrogations quant à la fiabilité de ce projet. L’objectif financier des 50 000 NFT à 1 250 euros l’unité semble notamment trop ambitieux. Le doute est d’autant plus de mise que rien n’oblige légalement à un remboursement si la somme n’est pas levée entièrement, contrairement à ce qui se fait sur des sites de financements participatifs comme Kickstarter. D’ailleurs, le ‘white paper’, qui définit les règles de cette levée de fonds, promet aux acheteurs de ces NFT une rémunération selon leur achat. Un principe qui est tout simplement interdit par les autorités financières dans cette utilisation.

En outre, l’argument du site mettant en avant les succès en salles des Minions ou d’autres films de Karlab a une limite : l’équipe d’Illuminart, en charge du projet Plush, n’a jamais participé à aucun de ces films. On peut donc émettre des réserves quant à leur capacité à mener un projet de cinéma, d’autant que les agents des stars castées pour les voix des personnages n’ont toujours pas confirmé la signature effective d’un contrat.