Mot de passe oublié
Cancel

Rss

Interview : Guillaume Schiffman

Chef opérateur attitré de Michel Hazanavicius, et nominé en 2012 pour l’oscar de la meilleure photographie pour « The Artist », Guillaume Schiffman a supervisé à la demande de TF1, la restauration numérique du film de Henri-Georges Clouzot « Le salaire de la peur » chez Hiventy.


Photogramme du « Salaire de la peur », avant et après retouche numérique

 

Comment êtes-vous arrivé sur cette prestation de restauration ?

J’étais intervenu lors de la restauration du film de Truffaut, « Le dernier métro », dont ma mère avait écrit le scénario. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour le chef opérateur Nestor Almendros, qui a un peu été mon mentor dans la profession. J’ai essayé de rendre hommage à son travail en l’améliorant, mais sans le dénaturer. La restauration a été appréciée et j’ai été ensuite contacté par Nicolas Pagnol pour travailler sur la restauration des trois films « Marius », « Fanny » et « César ». Je sortais tout juste du tournage de « The artist » et était donc familiarisé avec le noir et blanc. J’ai appliqué la même méthode qu’avec « Le dernier métro », c’est-à-dire que j’ai triché… avec respect !

 

Qu’entendez-vous par là ?

Il s’agit par exemple de renforcer l’effet d’une lampe, ou de recentrer l’attention sur les acteurs. L’idée, c’est quand même de donner du plaisir au spectateur quand il regarde le film, sans pour autant chercher à faire une image moderne. Quand j’interviens sur une image, je me mets à la place de l’opérateur et me dis que, s’il avait eu la possibilité d’améliorer tel ou tel aspect de l’image, il l’aurait fait.

 

Quelle est votre méthode de travail ?

D’abord, avec Eric Vallée qui travaille avec moi, on recherche toutes les informations qu’on peut trouver sur le tournage du film, dans des ouvrages ou des témoignages. Ce travail préparatoire me nourrit énormément. On regarde aussi une copie 35 mm d’exploitation du film pour avoir une référence. Ensuite, j’interviens comme un prestidigitateur pour attirer l’attention du spectateur vers ce qui est important dans l’image.

 

Comment qualifier l’image du « Salaire de la peur » ?

L’idée de Clouzot était de faire ressentir la chaleur aux spectateurs. Le film est censé être tourné en Amérique du Sud, mais il a en réalité été tourné en Camargue et sur un terrain militaire près de Marseille ! Presque tout le film a été tourné en extérieur avec de forts contrastes et des mouvements de caméra qui font passer d’un décor intérieur à un décor extérieur. Ce n’est pas pour autant un film néo-réaliste, car l’image est très « dramatisée ».

 

L’image est-elle homogène ?

Nous sommes repartis d’un scan 4K du négatif original, mais plusieurs séquences ont dû être tirées d’un scan d’un interpositif, avec une qualité inférieure. Pour éviter que le changement de qualité de l’image ne saute aux yeux d’un plan à l’autre, il a fallu « dégrader » progressivement l’image avant le plan de coupe et « l’améliorer » ensuite. Le plus important, c’est ce que le film raconte et de ne pas en faire sortir le spectateur, dont le regard s’est forcément aiguisé depuis la sortie du film. Je suis par exemple intervenu pour corriger des plans de nuit américaine ou pour améliorer des déroulants derrière les vitres du camions lors des tournages en studio, qui paraitraient très kitch aujourd’hui. C’est toute la souplesse de l’étalonnage numérique qui autorise cela. Le risque, c’est que les effets trop « kitch » fassent sortir le spectateur de la dramaturgie du film.

 

Y t’il des séquences particulières qui vous ont marqué ?

Il y a bien sûr la fameuse séquence de traversée du mazout dans lequel Charles Vanel est immergé. Selon la rumeur, ils auraient utilisés du chocolat liquide pour cette séquence, mais on n’en a pas retrouvé la preuve ! Dans cette séquence, il s’est agi d’unifier les noirs et de rajouter de la brillance sur le mazout pour renforcer l’effet. On essaie à chaque fois de comprendre comment ils ont travaillé, mais pour certains plans c’est impossible ! On a par exemple longtemps cherché comment ils avaient pu éclairer une séquence dans le camion qui restera mystérieuse à tout jamais. Il y a des plans d’une grande beauté graphique et on sent que Clouzot était un fan de l’image.

 

Qu’est ce qui rend ce film si fort ?

D’abord, c’est un film d’une grande noirceur.. On est loin d’un « happy end » ! L’intensité dramatique est très forte et les acteurs sont extraordinaires. La mise en scène de Clouzot sert beaucoup les personnages avec de nombreux gros plans sur les visages, probablement tournés au 40 ou 50 mm. C’est un film de visages, plus qu’un film de camions ! On sent aussi qu’ils avaient le temps de travailler l’image au tournage.

 

Peut-on utiliser le HDR pour restaurer un film ?

Pourquoi pas. Il faut restaurer avec les outils dont on dispose. Je crois que les films ne doivent pas seulement être restaurés pour les rats de cinémathèque qui, de toute manière, connaissent les classiques, mais pour une génération dont le regard s’est aiguisé. Pour autant, il faut faire attention à l’hyper-définition, car il faut que l’image reste un peu datée. Pour ce qui me concerne,  j’aborde ce travail comme un opérateur et un cinéphile.

Chef opérateur attitré de Michel Hazanavicius, et nominé en 2012 pour l’oscar de la meilleure photographie pour « The Artist », Guillaume Schiffman a supervisé à la demande de TF1, la restauration numérique du film de Henri-Georges Clouzot « Le salaire de la peur » chez Hiventy.

Share Button