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Congrès des Exploitants 2019 : La question du nombre de films en salles fait débat

 

Le 74e congrès de la FNCF accueillera un nouveau président du CNC, dans un contexte marqué par les premières annonces du ministre de la Culture pour le projet de loi audiovisuelle. La Fédération profitera de ces trois jours pour aborder la question de l’inflation des sorties en salles.

 

Ce nouveau congrès de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF) sera l’occasion de voir pour la première fois le nouveau président du CNC, Dominique Boutonnat, s’exprimer devant les exploitants. Sa nomination, cet été, a été précédée de nombreuses déclarations d’organisations professionnelles lui reprochant, notamment, le contenu de son rapport sur la production, et sa proximité avec le président de la République – qui l’a malgré tout nommé.

 

Cependant, maintenant que Dominique Boutonnat est officiellement en poste, les instances de l’exploitation et de la distribution ont pris acte de la décision et décidé unanimement de jouer fair-play : “Pas de procès d’intention”, “le rapporteur Boutonnat n’est pas le président Boutonnat”, “on jugera sur pièces”, a-t-on systématiquement entendu. Même si Eric Lagesse, coprésident du syndicat Distributeurs indépendants européens réunis (Dire), a trouvé “très étonnant que le président ne reçoive pas les professionnels pour entendre ce qu’ils avaient à dire au sujet de la nomination de Dominique Boutonnat. J’espère qu’il travaillera en bonne intelligence avec la profession et saura défendre les intérêts du CNC.”

 

La FNCF espère de son côté le rétablissement d’un dialogue dégradé autour de plusieurs sujets, comme l’aide sélective pour la modernisation des salles et les engagements de programmation.

 

Pour le Syndicat des cinémas d’art, de répertoire et d’essai (Scare), il est important que certaines inquiétudes soient mieux entendues et appréhendées par le CNC, comme le classement des salles art et l’écrêtement des subventions dû à une enveloppe fermée. “Il y a une vraie nécessité à réaffirmer la dimension sélective et à mieux accompagner les salles les plus vertueuses en termes de diffusion et d’animation pour l’art et essai”, rappelle Christine Beauchemin-Flot, coprésidente du Scare.

 

Pour l’Association française des cinémas art et essai (Afcae), l’arrivée mouvementée de Dominique Boutonnat est intervenue dans un contexte de “suspicion”, peu après la publication du rapport des députées LREM Marie- Ange Magne et Céline Calvez, remettant notamment en cause le fonctionnement même du CNC. Pour François Aymé, président de l’Association, sa présidence “peut marcher si on respecte les principes qui ont fait le succès du modèle français, avec la production pour locomotive, à condition que les autres maillons soient considérés comme il se doit”.

 

Trop de films tue le film ?

 

Cette année, la table ronde du Congrès (25/09 à 15 h) est intitulée “L’inflation du nombre de films nuit-elle à leur diffusion ?” Le débat n’est pas nouveau – d’aucuns parlent d’un “serpent de mer” – mais la FNCF a tenu à remettre la question sur la table alors que se poursuit un changement profond des habitudes de consommation des images sur tous les écrans.

 

Dans ce contexte, le rapport Magne a heurté nombre de professionnels du cinéma en affirmant : “La France produit, mais plus de la moitié des films aidés réalisent moins de 50 000 entrées en salle.”

 

Victor Hadida, président de la Fédération nationale des éditeurs de films (FNEF), nous dresse un état des lieux chiffrés : en 2009, 268 films français sortaient en salles. En 2018, ils étaient 356.

 

Pour les films américains, on en comptait 155 en 2009, contre 129 en 2018. Sur la même période, les films européens et internationaux sont passés de 155 à 199. “Le calendrier s’est alourdi d’une centaine de films supplémentaires en dix ans, synthétise Victor Hadida. C’est 13 à 14 films par semaine en moyenne, pour une soixantaine de films par mois. Difficile de tous les mettre en valeur, même si le nombre de séances s’est accru, tout comme l’usage de la multiprogrammation.”

 

“Insister sur cette problématique donne le sentiment que, s’il y avait moins de films, ça réglerait plein de problèmes, pointe François Aymé. Je n’y crois pas. L’été, il y a moins de films art et essai. Sont-ils pour autant plus valorisés et marchent-ils mieux ? Ce n’est pas probant. Il n’est pas du tout certain que moins de films permette aux autres d’être plus attrayants. Cette notion de trop-plein est très relative. Pour une semaine où 12 films sortent en salles, il y en aura 50 à la télévision et énormément en VoD, en SVoD… La surabondance est partout. Douze films en salles, ce n’est finalement pas tant que ça dans cet ensemble. Il faut plutôt des outils pour mieux faire émerger les films, surtout que les médias ne sont plus aussi prescripteurs qu’avant. La presse, les distributeurs et les exploitants devraient se remettre autour de la table pour imaginer comment être plus – ou mieux – prescripteurs, notamment pour les petits films.”

 

De son côté, le coprésident du Scare, Stéphane Libs, relativise : “Depuis deux ans, il y a un petit peu moins de films. Mais la question est aussi celle des périodes où il y a moins d’art et essai en salles. Il y a des choses à faire en mars et avril, avant Cannes, mais aussi pendant l’été ou la première quinzaine de décembre.”

 

Pour lui, malgré cette inflation, on assiste à un “glissement” des films d’auteur européens qui, il y a encore quelques années, pouvaient sortir sur 60 à 80 copies, et qui n’ont plus maintenant que 30 à 40 copies. “On va vers la disparition progressive de ce type d’oeuvres.”

 

Diversité et liberté d’expression

 

La diversité demeure au coeur du débat, sachant que sur quelque 700 films par an, 200 ne sortent qu’au cinéma et ne sont ensuite plus visibles nulle part. “Il y a donc danger pour la diversité, voire la liberté d’expression, prévient François Aymé. Les films d’une cinquantaine de pays sont représentés dans nos salles. Combien sur les grandes chaînes ? Les télévisions ont refusé de financer Merci patron !, Patients ou Les Misérables, qui ne rentraient pas dans leurs critères. En revanche, c’est tout à fait le type de films qui correspond à l’exploitation indépendante, avec des petits budgets et des enjeux sociaux et politiques.”

 

Anne-Cécile Rolland, coprésidente du Syndicat des distributeurs indépendants (SDI), avertit : “Rayer la diversité de la carte serait comme appliquer l’algorithme de Netflix en disant : ‘Vous aimez ceci, vous aimerez cela et vous ne regarderez plus que ça.’ Personne ne veut en arriver là.”

 

Par ailleurs, au milieu de ces calendriers bien chargés, les documentaires constituent un typologie à part : “Ils sont exploités en décalé et dépendent beaucoup des animations en salles, rappelle Stéphane Libs. Ce phénomène s’est développé et, visuellement, il semble multiplier le nombre de films sur le calendrier des sorties. Mais on ne peut pas dire qu’ils encombrent les écrans puisqu’ils vont être distillés pendant six mois, de salle en salle, et parfois même repris en fonction d’une actualité qui peut faire renaître l’intérêt sur une thématique.”

 

Pour les distributeurs, le nombre de films en salles reste une chance, “même si elle peut rendre notre tâche difficile au quotidien”, reconnaît Eric Lagesse. Au SDI, Etienne Ollagnier, son coprésident, prend l’exemple de sa société, Jour2Fête : “Sur 14 films qui vont sortir cette année, cinq feront peut-être moins de 10 000 entrées. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne méritent pas de sortir en salles car, parmi ces oeuvres, il y a des grands films de cinéma reconnus en festivals.”

 

Et d’ajouter que la question de l’inflation ne concerne pas que les “petits” films : “Les plus gros peuvent être des catastrophes industrielles. Ils ont coûté très cher, doivent connaître des sorties fortes et prennent eux aussi de la place. Il y a des films à 500 copies qui font moins d’entrées que certains films indépendants sortis sur 100 copies.”

 

La barre des 50 000 entrées évoquée dans le rapport Magne fait grincer des dents les distributeurs, qui ne manquent pas de rappeler qu’un grand auteur n’explose presque jamais avec ses premières oeuvres. “Il faut 5 à 10 ans, assure Eric Lagesse. Combien ont fait les premiers films d’Almodovar en France ? Pas grand-chose ! Je pense aussi aux premiers films de Ken Loach, Alejandro Gonzales Inaritu, Thomas Lilti, Martin Provost, Robert Guédiguian… les exemples sont légion ! Tout le monde ne passera pas à la postérité mais il est vital de permettre à de jeunes réalisateurs et de jeunes producteurs de faire leur premier film ! Et ce film doit avoir le droit de faire 20 000 entrées ! Penser le contraire, c’est nier le processus créatif.”

 

Etienne Ollagnier ne dit pas autre chose : “Les distributeurs indépendants sont la recherche et développement du cinéma. On prend des risques sur des premiers ou deuxièmes films et la plupart des grands auteurs ont fait plusieurs films à 10 000 entrées avant d’en faire des centaines de milliers. Si on suit le rapport Magne, un film qui fait moins de 50 000 entrées n’aurait pas dû sortir en salles. C’est faux. Si on sort intelligemment un film sur 30 copies qui fait 50 000 entrées, on peut gagner sa vie. On peut même obtenir des rentabilités extrêmement bonnes sur des films dont personne n’a jamais entendu parler. C’est juste une question d’échelle. Qu’on nous aide plutôt à mieux débusquer les talents, en finançant l’écriture et le court métrage.”

 

A titre de comparaison, le coprésident du SDI n’hésite pas à évoquer les certifications en vigueur dans l’industrie musicale : “50 000 ventes, c’est un disque d’or. Si on considère qu’on est ‘film d’or’ à 50 000 entrées, on verrait différemment nos sorties…”

 

 

Rodolphe Casso

 

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